CROISEMENTS 2

THÉÂTRE | DÈS 14 ANS

Nu

Mise en scène David Gauchard
L’unijambiste

Vendredi 31 mars
20h | Durée 1h20

Le Drakkar
Tarif A

« Le nu n’a en somme que deux explications dans les esprits : tantôt le symbole du beau, tantôt celui de l’obscène ». Paul Valéry
______

David Gauchard pose son regard sur un métier méconnu, source de fantasmes et d’idées préconçues, une nouvelle enquête pour tenter de comprendre et d’incarner le nu artistique, social et politique. À l’écoute des motivations de modèles professionnels venus d’ateliers de dessin, de musées ou d’écoles d’art, David Gauchard et Léonore Chaix font entendre les motivations de ceux qui ont fait voeu d’immobilité et, au-delà, lèvent le voile sur ce métier, ses règles et ses fantasmes. Les comédiens Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours incarnent tour à tour ces récits pour esquisser en temps réel le corps de ces modèles, la beauté des contours, la complexité et la fragilité de ces êtres qui toujours tiennent la pose. Une mise à nu aussi sensible que poétique !

Idée originale et mise en scène David Gauchard. Avec Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours. Collaboratrice artistique Léonore Chaix. Docteur en sociologie Arnaud Alessandrin. Création son Denis Malard. Création lumière Jérémie Cusenier. Scénographie Fabien Teigné. Réalisation décor Ateliers de l’Opéra de Limoges. Visuel Virginie Pola Garnier & David Moreau.

© Photo : Pierre Bellec & Dan Ramaen. Visuel : Virginie Pola Garnier - David Moreau.

Production : L’unijambiste. Coprods : Théâtre de St-Quentin-en-Yvelines – SN, Espace Malraux, SN de Chambéry et de la Savoie, OARA – Bordeaux, Culture Commune – SN du Bassin minier du Pas-de-Calais, Théâtre de Cornouaille – Centre de création musicale – SN de Quimper, Le Canal – Théâtre du Pays de Redon, Les Scènes du Jura – SN. Soutiens : Théâtre L’Aire Libre – St-Jacques-de-la-Lande, École des Beaux-Arts – Quimper.

Site de la compagnie

« Le nu n'a en somme que deux significations dans les esprits : tantôt le symbole du beau et tantôt celui de l'obscène. »

Paul Valéry

David Gauchard pose son regard sur un métier méconnu, source de fantasmes et d'idées préconçues. À la rencontre des modèles vivants, le metteur en scène interroge la nudité et esquisse un portrait.
Une nouvelle enquête pour tenter de comprendre et incarner le nu artistique, social et politique.

David Gauchard et Léonore Chaix ont interviewé et enregistré des modèles professionnels venus d'ateliers de dessin, de musées ou d'écoles d'art. Ce temps d'échange et d'écoute a permis d'entendre les motivations de ces personnes qui ont fait vœu d'immobilité, leurs sensations, leurs expériences, et au-delà, lever le voile sur ce métier, ses règles et ses fantasmes.

La comédienne Emmanuelle Hiron et le comédien Alexandre Le Nours incarneront tour à tour ces récits pour esquisser en temps réel le corps de ces modèles, la beauté des contours, la complexité, l'humour et la fragilité de ces êtres qui toujours tiennent la pose.

Pour le dire frontalement : aucun. Une brève revue de la littérature en la matière nous suggère que le « nu » n'a jamais été investigué par la sociologie des professions, sinon peut-être du côté de la pornographie. Mais ce réductionnisme ne saurait nous satisfaire. Traduire quelque chose de l'expérience des modèles nu.e.s en sociologie, c'est donc mieux comprendre la place du modèle et la place du corps nu dans nos sociétés, tiraillées par des questions morales, esthétiques, de genre ou de rapport à l'intime.

Ces entrées thématiques n'ont pas qu'une valeur heuristique : elles accompagnent la création du spectacle de David Gauchard dans l'exploration des expériences sensorielles, relationnelles et sociales des profesionnel.le.s rencontré.e.s. A cet endroit de la création artistique et scientifique, la sociologie et le théâtre ont décidé de faire un bout de chemin ensemble.

Arnaud Alessandrin

Claire, 32 ans, coordinatrice culturelle et modèle (depuis 7 ans)
La première fois en effet, j'avais peur, en fait, de l'aspect sexuel de la chose... qu'on fixe mon sexe ou qu'on fixe mes seins... Mais en fait, c'est… c'est ça, le modèle vivant, c'est une tête qui se baisse et qui se lève pour dessiner... On ne vous fixe jamais longtemps… Bon, c'est vrai que le premier quart d'heure... J'étais rouge, je transpirais de partout, je tremblais, et puis après, petit à petit, quand j'ai vu vraiment, quand j'ai senti l'énergie autour de moi, que c'était vraiment très sain, finalement, qu'il n'y avait pas d'ambiguïté, là, c'était parti.

Maud, 37 ans, artiste plasticienne et modèle (depuis 12 ans)
Une femme m'avait dit : «un peintre à Arcachon. Il est installé, soit disant réputé, il cherche un modèle, est-ce que je peux donner ton nom»? Elle n'en savait pas plus. Je lui ai dit « Pourquoi pas, donne lui mes contacts ». Et là, il m'appelle, il me dit : « Oui, bonjour, je suis Monsieur Machin, J'ai fait les Beaux-Arts… » … Alors, déjà, moi je me dis: « Yes, cool ! Au secours. »… Et tatatata, Moi, je suis un Artiste et je cherche un modèle vivant... Seriez vous... »… Je dis « Pourquoi pas ? Mais enfin, qu'est ce que vous cherchez précisément ? Quel est le projet ? » Avant qu'il me réponde, je regarde vite fait sur internet sa tronche, son boulot... Bon, c'était pas forcément ma tasse de thé, mais après tout, je ne juge pas... Et là, il m'envoie une proposition : « Oui, je vous propose de venir passer un beau week end à Arcachon »! (elle pouffe) C'est bon, c'est pas non plus la baie de San Francisco... Bref, 60 balles le week end, pour poser nue, en gros, toute la journée. Mais voilà, c'est Arcachon, logée, nourri, peut-être, mais à son service matin, après midi et soir... Voilà quoi. J'ai vu le truc gros comme une maison, du coup, j'ai eu une énorme montée de colère, évidemment.

Maxime, 43 ans, plasticien, professeur de dessin et modèle (depuis 6 ans)
Pour moi, le modèle, c'est le roi ou la reine du moment. Dans le sens où c'est lui ou elle qui est au centre du regard, des regards. C'est pour ça que comédien ou modèle, pour moi, c'est kif kif. Tout le monde te regarde quoi. Et moi, en tant que modèle, bah... J'avoue prendre du plaisir... C'est gênant. Là, c'est un peu intime pour moi de vous dire ça. Mais j'accepte ça et j'aime ça. Je n'ai pas de problème à ce que vous voyez mes fesses. C'est assez marrant d'ailleurs. La mise à nu, c'est le regard de l'autre qui te déshabille ou pas. Tu peux être à poil, mais la façon dont t'es regardé, tu seras déshabillé ou pas, tu vois ?

Victor, 22 ans, comédien et modèle (depuis 2 ans)
Si j'avais une érection, ce serait ultra-gênant, non? Ce serait quand même débile, sauf qu'une fois que tu as planté cette graine dans ta tête, tout seul, de te dire : « Faut pas avoir d'érection, ce serait tellement bizarre ». D'un seul coup, dans ta tête, ça fait juste : « Érection, érection, érection, érection »... Ton corps commence à se mettre en place, tu lui dis : « Mais non, mais qu'est ce que tu fais, mais j'ai dit non justement ? Ce n'est pas le moment, il n'y a pas de raison.... Y'a rien qui te stimule ». Alors moi, j'ai une méthode pour ça (Il rit) qui est... (il rit) de chanter « Partir là bas », de la Petite Sirène dans ma tête en partant de la réplique d'Ariel quand elle parle à Polochon. Et au bout de quatre secondes, il n'y a plus de problème.

Sylvie, 47 ans, au RSA et modèle (depuis peu)
« Maman, voilà, j'ai quitté mon travail de correctrice, et depuis peu, je fais autre chose... Je travaille dans des ateliers d'arts plastiques et je suis modèle vivant et je pose nue ». (Elle imite sa mère) « Je ne vais pas dire ça de toi, parce que les gens vont croire que tu es une prostituée ». Voilà. (Elle répond à sa mère) « Ok, tu fais ce que tu veux, hein » (Elle rit faiblement)... Et j'ai un petit frère, on a 20 ans de différence, et donc là, il y a quelques semaines, je lui ai écrit cette longue lettre où je lui décrivais ce que je faisais, ce que j'aimais, pourquoi je le faisais, ce que j'y trouvais, pour un peu contrer ce que ma mère aurait pu lui dire (Elle imite sa mère) : « Ta soeur, tu te rends compte, elle a encore fait un truc bizarre »... Le reste de la famille, je ne l'ai pas dit, parce que je n'ai pas envie de réactions où on pourrait aller s'imaginer des choses qui ne sont pas justes. Et je n'ai pas envie, pas envie de m'expliquer. Je n'ai pas envie de me justifier.

Julien, 20 ans, étudiant aux Beaux-Arts de Quimper et modèle (depuis 6 mois)
Naturellement de base, je ne me pose pas de questions sur ce qu'un homme doit faire, ou une femme doit faire. Juste, je prends les deux. Je suis constitué comme ça, ça fait un contraste entre mon corps qui est un peu carré, avec des poils et des poses hyper douces. C'est que naturellement, si je suis comme ça, j'agis comme ça. En plus d'être nu en atelier face à des grands pères quimpérois et des grands mères quimpéroises, les choquer dans leur réalité, moi, ça me passionne. Des fois, je me dis juste, avant d'y aller, comment je peux faire pour un peu plus les heurter, enfin pas les «heurter», mais qu'ils soient un peu plus face à ma réalité, les questionner. Maintenant, ils me connaissent, on a un lien amical. Du coup, sur des limites de manières de penser, des fois, je peux les faire changer sur ce genre de choses et ça me plaît.

Entretien réalisé par Arnaud Alessandrin

D'ou vient cette idée d'un spectacle sur le nu ?
David :
Au 4ème acte de la pièce Ekatérina Ivanovna de Léonid Andreiev, l'auteur décrit une scène où le personnage éponyme, femme d'un grand politicien de la Douma, pose nue sur une sellette lors d'une soirée mondaine où de nombreux artistes peintres sont présents. Cette scène datant de 1906 illustre Salomé et la danse des 7 voiles, mais surtout une femme en totale perdition. Les disdascalies de l'époque stipulent bien que la comédienne devait jouer nue.

Quand en 2014, je décide de monter la pièce, je me trouve confronter à la pression des producteurs qui me demandent clairement comment je vais gérer le 4ème acte, s'il ne serait pas plus judicieux de suggérer plutôt que de montrer ou carrément même, si je pouvais mettre un slip à la comédienne. Ce que j'ai fini par faire. Non réellement par peur du conflit ou par peur de choquer mais plutôt par lassitude. La scène devait être « sale », « triste », « dérangeante » : avec Marie Thomas, la comédienne, nous avons fait un choix radical de mise en scène sans doute plus glauque et plus étrange que finalement un simple nu.  Habillée  d'un  slip  d'homme,  Marie  réalisait chaque soir une sorte de performance dansée sur une patinoire synthétique noire, quelque chose entre patinage artistique et danse tribale le tout sous une pluie diluvienne. Effet garanti.

J'ai, depuis, beaucoup discuté avec les directrices et directeurs de théâtre de la question du Nu sur les plateaux de théâtre. Certains lieux reçoivent des lettres agressives de la part du public, de certaines associations ou de professeur.e.s de collèges/lycées concernant leurs choix de programmation. C'est une vraie problématique.

Plus tard, en 2018, lorsque j'ai monté le spectacle Le temps est la rivière où je m'en vais pêcher, d'après les écrits de Henry David Thoreau, je décide de demander au comédien Nicolas Petisoff de se baigner nu, comme on le ferait un jour d'été, sans témoin, dans une rivière invitante et rafraîchissante. Et là, c'est moi- même qui ai demandé à Nicolas de mettre un maillot de bain, ce qui rendrait la scène de nature sauvage sans doute moins crédible, mais mon sujet étant alors la contemplation, l'apaisement, le calme, l'idée même que les spectateurs (et pas seulement les plus jeunes) sortent de l'atmosphère zen (que nous avions mis en place depuis le début du spectacle) à la simple vue d'un pénis ou d'une paire de fesses m'a fait choisir l'option du maillot de bain. L'enjeu était ailleurs.

Le Nu au théâtre est une question importante. Une question de liberté. De choix. Il provoque une émotion vive et est selon moi trop souvent accusé de gratuité. Il est soit réussi ou raté, c'est tout.
Je me suis ainsi posé la question du Nu en histoire de l'art, de sa signification, de sa valeur, de son importance selon les époques. L'univers des modèles vivants m'est ensuite apparu naturellement.

Le spectacle que j'ai intitulé Nu, c'est le terme employé: faire un nu, pourrait d'ailleurs aujourd'hui tout à fait s'écrire: Nu.e.s !

Pourquoi avoir réalisé des entretiens dans une façon presque sociologique ?
David : Dans le spectacle Maloya, Sergio Grondin voulait parler de l'idendité créole. Il m'a proposé alors de faire, façon road-trip, le tour de l'ile de la Réunion et d'aller à la rencontre des grandes figures du Maloya. J'ai proposé à Sergio d'enregistrer ces conversations pour garder une trace. C'est plus tard, en écoutant les rushs dans la voiture, que nous avons décidé que ces entretiens constitueraient la majeure partie du texte final. La parole directe, sans filtre s'est imposée à nous. J'ai ensuite proposé à Sergio de jouer à l'oreillette, pour voir... C'était pour lui comme pour moi, la première fois.

Avec Nu, j'arrive avec cette première expérience. Cette fois-ci, ce n'est plus le hasard qui me guide. Il me fallait confronter mon instinct, mes intuitions à une méthode, une approche plus sociologique. D'où l'invitation que j'ai fait à Arnaud Alessandrin, de par son expérience en tant que dramaturge pour le metteur en scène David Bobée au festival d'Avignon 2018 lors de « Mesdames, messieurs et le reste du monde ». Il me semblait important d'avoir quelques outils complémentaires quant à la manière de mener une enquête.

Ensuite, j'ai fait confiance à l'équipe. Je leur ai demandé de me proposer leur montage, à l'économie. Qu'est-ce qui fait sens ? qu'est-ce qui fait théâtre ? Qu'est-ce qui est finalement très anecdotique ? Nous les avons ensuite discutés, bataillés même ! Nous avons eu aussi nos coups de cœurs, nos évidences. A un moment tu ne sais plus si le sujet c'est le nu ou les nu.e.s à vrai dire.

Denis (régisseur son) :  j'ai aidé David à débroussailler, organiser et rythmer ces paroles reçues.  On  cherchait  dans  l'information  à  faire rythme,  visibilité,   intensité,  diversité,  nuance, paysage, émotion etc. Avant de faire spectacle lors du 3ème acte de travail et le tout sans « manigancer » les paroles.

David : Chaque entretien ainsi enregistré, coupé, monté : prêt à jouer, Emmanuelle et Alexandre, sur scène, redonnent littéralement vie aux propos recueillis grâce au principe du jeu à l'oreillette. Ils sont ainsi invités à rejouer des extraits des itws en direct, à esquisser en temps réel le corps et la voix des modèles, à incarner la beauté des contours, la complexité et la fragilité des êtres tout en infusant de manière extrêmement touchant l'art de l'acteur, l'art de l'intime c'est à dire l'art de dire l'humain.

Et vous Emmanuelle, Alexandre, (comédiens) comment avez-vous appréhendé le montage ?
Emmanuelle : Tout passait par leurs voix car nous ne les avons jamais vraiment rencontrés. Je me suis laissé faire. J'ai écouté. Notre travail est de retranscrire à l'oral ce qu'on reçoit, de redonner leurs paroles, sans analyse. Disons que c'est la manière sensible de s'approcher du sujet. En accumulant les Interviews, en créant des montages, en confrontant les propos ou en les associant, le sujet « intellectuel » est arrivé. Certains propos se sont retrouvés (la précarité, l'immobilité, les douleurs, la liberté, la bienveillance, la représentation des corps…) et d'autres plus spécifiques à chacun, liés à des parcours de vie singuliers, des propos qui rendent chacun unique (et qui nous ont aussi surpris) ont permis d'écrire une trame qui rend compte je crois du métier mais bien plus largement de notre rapport collectif au nu et à bien d'autres sujets de société.

Et comment avez-vous décidé des personnes à rencontrer ?
Léonore (collaboratrice artistique) : Le plus simplement du monde. Allant directement à la source. Ateliers amateurs, écoles de design, les beaux-arts. Les modèles ont vite entendu parler du projet, et c'est parfois eux qui sont venus à nous ! On peut aussi préciser que nous avons pris le soin de choisir une mosaïque de gens selon leurs âges, leur expérience, etc…

Qu'est ce qui bouscule quand on fait ces rencontres ? Qu'est ce qui bouge dans notre rapport à l'intime, au privé ?
Léonore : Ce qui était bousculant, peut-être, c'était de voir certains modèles être bousculés eux-mêmes, en prenant conscience de certaines choses en direct. Mais je suppose que c'est l'effet interview. Il n'est jamais anodin de voir les gens se « mettre à nu », (d'autant plus que c'est aussi le sujet) et d'être du côté de celui qui déshabille et déstabilise.

Emmanuelle : Je ne parle que pour mon expérience mais même si je ne les ai pas rencontrés, je les rencontre évidemment en les écoutant, en les interprétant. Notre travail est sensible, il en ressort forcément une intimité mais elle n'est pas directe avec la personne pour ma part dans ce travail. C'est une retranscription. En cela c'est un cadeau qu'ils nous font, de mettre leurs propos, leur intimité au service de notre sujet. Ils vont sortir du privé et devenir emblématiques de notre discours, à travers notre interprétation. Ce sera évidemment troublant quand ils viendront.

Alexandre : Alors moi je suis quelqu'un de très pudique avec un rapport contrarié à mon image. Tou.te.s parlent d'acceptation, de grande bienveillance, de réappropriation de soi par l'expérience du nu. Cela donne envie de connaître cet état de calme avec son corps. Loin des comparaisons et des jugements. Finalement on peut être habillé et très exhibitionniste, et l'inverse est vrai.

Emmanuelle, Alexandre, quel est votre point de vue quant à l'utilisation des casques comme procédé de jeu dans cette création ? Pour vous, est-il essentiel à votre interprétation dans ce spectacle, quel est son apport et ses contraintes,  comment  l'appréhendez-vous maintenant qu'il fait partie intégrante du projet et influence, de fait, votre état d'acteur ?
Alexandre : C'est la première fois que je travaille avec cette contrainte du casque. Ne pas savoir le texte par cœur implique d'être sur la crête du vide en permanence, il n'y a pas de filet, je dois être extrêmement concentré pour ne pas rater un mot ou une intention du témoignage. C'est un état de disponibilité au présent. Devoir dire le texte en même temps que je l'entends dans le casque rajoute une difficulté, le rythme est dicté par la voix et non par mes sensations. Il y a un effacement nécessaire de soi par rapport au jeu.

L'acteur a l'habitude de contrôler le rythme de la parole, les silences, ses effets, ses intentions. Ici la pensée du personnage se déploie en même temps que je la dis, mon rôle est de filtrer les mots que j'entends à travers mon espace émotionnel et de transmettre avec mon corps et ma voix les fulgurances et les hésitations du témoignage.

Le fameux adage du théâtre «ici et maintenant» est plus que jamais investi dans ce parcours d'acteur. Le dispositif permet aux deux acteurs de se voir faire. Il n'y a qu'à regarder ma partenaire Emmanuelle performer  en  direct,  la  voir  se  métamorphoser différemment chaque soir, avec son lot de nuances et de subtilité, pour goûter ce grand plaisir. Mettre la fragilité au centre du plateau c'est-à-dire s'exposer devant un public avec cette intranquillité de ne pas tout maîtriser, est un des plus beaux défis de ce spectacle.»

On aurait du mal à passer sous silence deux sujets centraux, d'actualité, que sont le sexisme et la précarité. Ils ressortent dans presque tous les témoignages recueillis. Etait- ce volontaire ?
Emmanuelle : Ces deux sujets ont surgi en écho à l'actualité, à notre époque. Les modèles ont souvent évoqué d'eux même une précarité (contrats, non reconnaissance de leur métier, taux horaire …). On ne peut pas parler du métier de nu sans évoquer aussi la vulnérabilité. Le fait de pratiquer un métier nu ramène à beaucoup de combats actuels (représentation des corps, de la féminité, de la masculinité, de l'âge, du genre, du sexe…). On a questionné ça avec eux, sans pour autant l'induire au départ.

David : J'avais cette prémonition. J'imaginais bien que nous parlerions de ça. Mes questions d'ailleurs allaient vite dans ce sens, une fois « débarrasser » de la question basique concernant la pratique « raconte-moi ta première expérience en tant que modèle vivant ». Je souhaitais secrètement que ce soit le sujet de la nterroger et incarner le nu artistique, social et politique.

David Gauchard Idée originale et mise en scène
Metteur en scène, formé à l'ERAC (Ecole Régionale d'Acteurs de Cannes) puis à l'académie théâtrale de l'Union à limoges, il crée L'unijambiste en 1999.
Dans le cadre de sa compagnie, il met en scène une quinzaine de pièces : Mademoiselle Julie d'August Strindberg, Talking Heads d'Alan Bennett, Hedda Gabler d'Henrik Ibsen (traduction en arabe tunisien de Mohamed Driss), en passant par Des couteaux dans les poules de David Harrower ou encore Ekatérina Ivanovna de Léonid Andréïev en 2014.
Il se fait surtout remarquer avec ses mises en scènes de Shakespeare : Hamlet
en 2004, Richard III en 2009, et Le songe d'une nuit d'été en 2012.
Son travail a la particularité de mélanger les influences artistiques et les réseaux. Auteurs, traducteurs, comédiens, musiciens, chanteurs lyriques, artistes graphiques et photographes se mêlent et collaborent dans ses spectacles, toujours avec le désir de faire sens par rapport au texte.
On le retrouve également depuis quelques années aux côtés du conteur réunionnais Sergio Grondin avec Kok Batay en 2013, Les chiens de Bucarest en 2015 et Maloya en 2018.
En 2015, après une expédition au NunaviK, il créé wk4[Inuk], au festival des Francophonies en Limousin puis collabore à la création du spectacle Les résidents, de et par Emmanuelle Hiron.
Pour la saison 2016-2017, il accomplit à Genève la création d'Aux plus adultes que nous de Samuel Gallet. Texte issu d'une commande d'écriture des Scènes Nationales du Jura et du théâtre Am Stram Gram de Genève dans le cadre du dispositif Le théâtre c'est (dans ta) classe.
En 2017, il crée à Limoges Le fils, texte commandé à l'autrice Marine Bachelot Nguyen.
Après ses débuts à l'opéra en 2015 avec Der Freischütz de Weber, dirigé par Robert Tuohy dans une production de l'Opéra-Théâtre de Limoges, il crée en 2018 L'odyssée de Jules Matton sur un livret de Marion Aubert, dans une production du Théâtre Impérial de Compiègne en complicité du Quatuor Debussy.
En octobre 2018, la Scène Nationale de Chambéry accueille sa création Le temps est la rivière où je m'en vais pêcher librement inspirée de l'œuvre d'Henry David Thoreau.
En 2020, il met en sène le concert de rock-fiction Entrer dans la couleur, porté par le duo Alain Damasio & Yan Péchin, issu du roman «Les furtifs».
Pour août 202, il accompagne à l'écriture et à la mise en scène, le jongleur et directeur du Sirque, Pôle national cirque de Nexon, Martin Palisse, dans la création de Time To Tell.
Pour la création du spectacle Egérie(s) en septembre 2021 à La Halle aux Grains, scène nationale de Blois, il retrouve le Quatuor Debussy et l'artiste plasticien Benjamin Massé «Primat».
Il prépare actuellement sa prochaine création qui portera sur l'éducation nationale.

Léonore Chaix Collaboratrice artistique
Comédienne depuis 1995, elle a été formée à la "Shakespeare and Company" dans le Massachusetts aux USA. Elle intègre la troupe permanente de l'American Repertory Theater à Boston. De retour en France, elle joue notamment sous les directions de Anne-Laure Liégeois, Silviu Purcarete, Carlo Boso, Benoît Lambert, Mickaël Serre, Marcel Maréchal, Pierre Chabert, les Achille Tonic (Shirley&Dino), Claude Viala, Isabelle Starkier… Elle a créé et interprété le monologue de La Demoiselle aux crottes de nez de Richard Morgiève au Théâtre du Rond Point. Elle écrit et interprète la chronique Déshabillez Mots en duo avec Flor Lurienne, qui est diffusée sur France Inter entre 2008 et 2010. Ce projet reçoit le prix SCAM de la meilleure œuvre radiophonique en 2009.  Depuis, elles sillonnent la France avec les spectacles Déshabillez Mots 1 et 2, qu'elles ont adapté pour la scène. Ils ont été joués plus de 700 fois (À Paris, à L'Européen, au Studio des Champs Elysées, en Avignon, tournée en France et à l'étranger...). L'ensemble des chroniques de France Inter est édité chez Flammarion en 2010, tandis que l'Opus 2 est édité à l'Avant Scène théâtre en 2018. Pour la radio, elle a écrit régulièrement pour France Culture, Radio Nova, France Bleue, en solo ou en duo avec Flor.
Elle partage sa vie artistique entre jeu, écriture et yoga. Fraîchement diplômée, elle est devenue professeure et enseigne cette pratique dans des cours privés, ainsi qu'aux apprentis de l'ESCA à Asnières. Elle signe avec Nu sa seconde collaboration avec la Cie L'unijambiste après avoir joué dans Le temps est la rivière où je m'en vais pêcher créé en 2018.

Arnaud Alessandrin Docteur en sociologie
Arnaud Alessandrin est docteur en sociologie de l'université de Bordeaux. Il enseigne actuellement la sociologie du genre, du corps et des discriminations. Il est l'auteur ou le co-auteur de nombreux livres et articles sur le sujet des transidentités, du genre et des homophobies depuis 2011 : La transidentité, Géographie des homophobies, Genre !, Sociologie de la transphobie, Fan et Genderstudies : la rencontre, Sociologie des transidentités, Parcours de santé / parcours de genre et Actualité des trans studies.
En 2013, Arnaud Alessandrin devient rédacteur en chef de la revue Miroir / Miroirs. La même année, il lance Les cahiers de la transidentité avec K. Espineira et M-Y. Thomas. Tous trois ont également créé en 2011 l'Observatoire Des Transidentités. Après avoir quitté l'ODT en 2015, il est nommé avec Johanna Dagorn à la direction des cahiers de la LCD -Lutte Contre les Discriminations.
Les activités d'Arnaud Alessandrin sont fortement situées du côté des recherches de terrain. Après sa thèse sur les transidentités, il effectue une recherche sur la place du cancer dans les transitions trans puis réalise ensuite une enquête quantitative sur la transphobie. Cette dernière est récompensée par le prix Pierre Guénin (pour l'égalité des droits). Après avoir terminé une recherche portant sur l'effet de la socialisation genrée sur les parcours de santé avec A. Meidani ainsi qu'une recherche sur la santé des LGBTI, il s'engage dans une enquête sur les discriminations et les parcours de santé dans les Quartiers Prioritaires de la Ville.Ses activités en termes de recherche-actions l'amènent en 2014 à coordonner l'Observatoire Bordelais de l'Egalité. A ce titre, il codirige avec Johanna Dagorn de très nombreuses recherches depuis 2015 sur les femmes, leurs déplacements et leurs expériences de la discrimination. De 2016 à 2017, il pilote une enquête qualitative sur le sentiment de discrimination dans les Quartiers Prioritaires de la Ville. En 2018-2019 il lance, toujours avec Johanna Dagorn une série de nouvelles enquêtes sur la place des LGBTI dans la ville. Et sur le sentiment de discrimination à l'échelle de municipalités (Rennes, Pau…).
A côté de ces activités, Arnaud Alessandrin monte en 2009 l'Exposition photographique Tina à la Maison des femmes de Bordeaux et sera exposé à la Gallerie Christina de Bordeaux et aux rencontres de la photographie de Rennes. En 2017, il participe aux conférences TedX avec Johanna Dagorn pour une intervention intitulée Harceler n'est pas jouer. En 2018, il co-scénarise ensemble la bande dessinée Lou ou une chronique du sexisme ordinaire (dessins de C. Lemaire) qui sera exposée à la fondation EDF. Il travaille aux côtés de D. Bobée et R. Cheneau dans l'écriture du feuilleton Mesdames, messieurs et le reste du monde pour le Festival d'Avignon 2018. Depuis janvier 2019, Arnaud Alessandrin est membre du conseil scientifique de la DILCRAH (Direction Interministérielle de Lutte Contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Haine anti-LGBTphobe).

Emmanuelle Hiron Comédienne
Emmanuelle Hiron est née en 1977. Elle s'est formée à l'école de théâtre Bleu 202 à Alençon puis à l'ACTEA de Caen. Elle a ensuite étudié à l'Académie Théâtrale de l'Union de Limoges.
Au théâtre, elle joue sous la direction de Silviu Purcarete (Dom Juan, De Sade), Philippe Labonne (L'échange, George Dandin, La cerisaie), Mladen Materic (La cuisine, Séquence 3, Nouvelle Byzance, Un autre nom pour ça), Céline Garnavault, Richard Morgiève (Mondial Cafard) et participe depuis le début aux créations de David Gauchard au sein de la compagnie L'unijambiste (Mademoiselle Julie, Talking Heads, Hamlet / thème et variations, Des couteaux dans les poules, Richard III, Le songe d'une nuit d'été,wk4[Inuk], Le fils). De 2013 à 2019, elle réalise des disques pour et avec des enfants dans le cadre du projet Les Mistoufles de Françoise Morvan initié par David Gauchard. Elle joue aussi régulièrement pour la télévision et le cinéma. À partir d'un travail documentaire en Ephad avec Laure Jouatel, elle signe en 2015, Les Résidents, sa toute première création. En 2019, elle est nommée avec Le fils de l'autrice rennaise Marine Bachelot Nguyen, aux Molières du Seul(e) en scène et elle collabore à la direction d'acteur à la première création du comédien Nicolas Petisoff, Parpaing.

Alexandre Le Nours Comédien
À 7 ans, je voulais être pâtissier ou cascadeur. À 12 ans, je voulais être célèbre. À 14 ans, ma professeure de français a suggéré de m'inscrire au baccalauréat option théâtre. À 15 ans, j'étais Champion de France d'improvisation. À 17 ans, et devant mon insistance, mes parents m'ont dit : « D'accord pour que tu sois comédien mais travaille dur, sois sérieux et n'abandonne jamais. »
À 18 ans, je suis rentré au Conservatoire Nationale d'art dramatique de Tours (professeurs Monique Fabre puis Philippe Lebas). À 22 ans, je suis parti vivre à Cannes après avoir été admis à l'Ecole Régionale d'Acteurs de Cannes (promotion 10 _ 1999-2002), puis à Marseille après en être sorti.
De mes 25 ans à mes 35 ans, j'ai répété, joué et tourné énormément avec deux compagnies : 8 créations avec Théâtre à Cru (Alexis Armengol) et 2 créations avec Lackaal Duckric (Françoiz Bouvard).
J'ai néanmoins eu le temps d'explorer le travail de Jean-Pierre Vincent (Les Prétendants de JL. Lagarce et Pancomedia de B. Strauss), Mathilde Monnier (Sursauts), Delphine Eliet (nombreux stages sur l'autonomie de l'acteur), Arnaud Pirault (Partage de midi de P. Claudel et The Playground) et l'IRMAR (Du caractère relatif…). À 28 ans, j'ai crée L'Employeur, à Marseille, avec Stéphane Gasc et Edith Mérieau. Ensemble nous avons crée 3 spectacles (Atteintes à sa vie de M. Crimp, Aux prises avec la vie courante de E. Savitskaya, Le temps nous manquera de S. Gasc).
À 30 ans, j'ai rencontré Pep Garrigues et je suis parti vivre à Paris.
À 36 ans, j'ai été engagé par David Gauchard (Ekaterina Ivanovna de L. Andreiev) puis Julien Bonnet (Le nez dans la serrure).
Depuis mes 38 ans, j'ai joué Prior Walter dans Angels in America de Tony Kushner, mise en scène d'Aurélie Van Den Daele puis dans Contes d'Ovide de Ted Hughes et dans L'absence de guerre de David Hare, de la même metteuse en scène.
A 42 ans, j'ai retrouvé David Gauchard (Nu) et Alexis Armengol (Vu d'ici) puis j'ai rencontré Antoine Defoort (Feu de tout bois).
À 43 ans, je fais des tartes Tatin sublimes mais je n'ai toujours pas appris à chuter dans un escalier.

« Les mots sont parfois crus pour décrire les expériences vécues mais ces portraits restent toujours à bonne distance. La sobriété du plateau renforce les mots tout en étant propice à l'imaginaire plutôt qu'à la démonstration. Ce spectacle réussit une mise à nu qui reste métaphorique de ces modèles de tous âges invisibilisés en dehors des ateliers d'artistes. (…) Cette pièce évite l'écueil de l'enquête sociologique. Ce sont ces hommes et femmes qui intéressent David Gauchard et que l'on cherche, spectateurs, à dessiner mentalement; s'inspirant tout d'abord des traits des interprètes pour mieux s'en détacher ensuite à l'aide de son propre crayon imaginaire. » Théâtre(s), Tiphaine Le Roy

« Dans un dispositif qui met en abîme le regard du spectateur, David Gauchard continue de creuser le sillon d'un théâtre au service des invisibles, des inaudibles. Une mise à nu salutaire et passionnante. (…) Un des aspects passionnants de cette forme, bien plus riche et complexe qu'il n'y paraît, est de ne pas se faire leçon d'histoire de l'art. Il n'est presque pas question de grands noms de modèles ou de peintres. Non, ce qui est pensé ici en lien avec la question de la nudité que nous évoquions plus haut, c'est l'économie du regard. Et quel autre endroit qu'une cage de scène pour la poser ? » Toutelaculture, Thomas Cepitelli

« David Gauchard propose à quelques professionnels d'assister à un filage de Nu, une pièce documentaire en devenir sur le métier de modèles vivants. Avec délicatesse, il met en lumières ces artistes de l'ombre, qui avec pudeur font de leur nudité un habit, une arme, un moyen d'expression. (…) Sans jugement, avec bienveillance, le metteur en scène invite à dépasser les préjugés, à percevoir par-delà les corps. L'épure de la scénographie et le jeu habité des comédiens touchent juste et promettent un spectacle, en devenir, passionnant. A découvrir donc, dès que les théâtres rouvriront. » L'Oeil d'Olivier, Olivier Frégaville-Gratian d'Amore