Une famille singulière

DANSE | DÈS 10 ANS
Chorégraphie Claire Durand-Drouhin
Compagnie Traction avec l'APEI de la Région Dieppoise
& l'Hôpital de jour de Dieppe

Coproduction DSN

Mercredi 11 & Jeudi 12 mai 20h
50 min
Le Drakkar
Entrée libre sur réservation | Réserver

 

Avec Sylvain Blocquaux, Karine Girard, Inés Hernández, Jyotsna Liyanaratne, Strauss Serpent, Haruka Miyamoto. Et les volontaires de l'apei de la Région Dieppoise et de l'Hôpital de jour de Dieppe. Musique Turibio Santos, Aurore Quartet, Sahalé – Magharibi, Tatkaar, Yatai-Bayashi.

Un mélange de naïveté et de dureté, un paradoxe de candeur et de violence.
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Après avoir mis en lumière les femmes dans Les Singulières, Claire Durand-Drouhin revient à DSN avec un portrait de famille tout aussi singulier. S'entourant une fois encore de professionnels et d'amateurs de l'APEI et de l'Hôpital de jour, la chorégraphe rassemble dans cette nouvelle pièce une tribu marquée par la dissemblance, où le mélange des cultures, des styles et des âges s'oppose aux diktats identitaires et aux liens du sang. Riches de ces différences, des tableaux se dessinent et s'inspirent volontairement des rapports familiaux ancestraux : la mère et l'enfant, le père et le fils, « à table  », le frère et la soeur, le couple, l'enterrement… Cette nouvelle création participative appelle une danse intuitive, axée sur le rapport à l'autre, tant d'un point de vue physique que psychique. Il y a toujours une confiance à trouver pour laisser l'autre nous toucher, nous porter, s'appuyer sur nous et venir exprimer ses souvenirs enfouis à travers la danse. Une saveur réaliste, quasi « documentaire  » transpire de cette fable familiale et rappelle au spectateur que ce ne sont pas juste les corps qui sont différents mais aussi les croyances et les valeurs.

© Photo DR.

Production : Maison des Métallos, DSN – Dieppe Scène Nationale, Micadanses. Coprod du Centre Chorégraphique National de Créteil et du Val-de-Marne | Cie Käfig direction Mourad Merzouki dans le cadre de l'Accueil Studio | Ministère de la Culture. Avec le soutien de la Région Nouvelle Aquitaine CCM Ville de Limoges, Scène conventionnée pour la danse Saisons du Vieux Château à Vicq-sur-Breuilh, La fabrique de la danse.

Site de la compagnie

Die Belasteten : les « encombrants  ». C'est comme ça qu'on avait désigné les inutiles, les handicapés, mais aussi les dépressifs, les malades, les fous, les marginaux, ciblés par l'opération d'euthanasie T4 sous l'Allemagne Nazie.  Belasteten  » se traduit par « encombrants  ». « Anormaux  ». Mais on pourrait aussi dire « vulnérables  ».

« Die Belasteten  ». Je ne sais pourquoi, mais c'est ce mot qui m'est venu quand j'ai vu « Vie de Famille 2  ». Les corps dans « Vie de Famille 2  » sont « encombrants  ». Ils s'imposent à nous, sans qu'on puisse détourner le regard, ils s'exposent, parfois crûment, ils dévoilent leurs vergetures, leurs os saillants ou leurs bourrelets, leurs rides, leurs cicatrices, ils sont vulnérables, ils sont « hors-norme  », comme Strauss le contorsionniste, ou Karine, à la plénitude évoquant un Botéro, qui se métamorphose en centaure, femme cheval, quand d'autres corps se glissent sous sa jupe devenue gigantesque. Les corps se laissent frapper, traîner, tirer. Ils (se) font mal. Et puis ils se taisent, devenus soudain des cadavres lourds et rigides qu'il faut transporter. C'est drôle, l'obstination têtue du corps qui reste, même lorsque la vie le quitte, ce mauvais goût qu'il a de devenir ce cadavre qu'on ne veut plus voir et qu'on expédie vite dans les chambres mortuaires, avant de le sceller dans une boite ou le brûler (à Sulawesi les corps des morts restent un an chez leur famille avant les funérailles).

Les corps « Belasteten  » de « Vie de Famille 2  » sont à l'opposé de cet autre corps, le corps de ballet, quasi militaire, armée de clones sveltes et disciplinés, reproduisant un même geste dans une harmonie parfaite. Ils ne cherchent pas l'harmonie, ces corps-là , ils sont singuliers même s'ils dansent ensemble, offrant chacun leur grammaire gestuelle unique, déchirant l'espace, dans des instants de grâce et de beauté suspendus. « La danse, c'est la poésie avec des bras et des jambes  » écrivait Baudelaire. Avec « Vie de Famille  », on y est, dans cette poésie, de plein corps.

Ils sont « die Belasteten  », au sens premier du terme, puisqu'ils reproduisent la chorégraphie inventée par Françoise et Alain, les deux patients de l'hôpital psychiatrique qui avaient inspiré Claire Durand Drouhin dans une première version de « Vie de Famille  ». Françoise et Alain auraient été des « Belasteten  », au temps des nazis, parqués dans des asiles, puis « éliminés  » par la « Gnadentod  » (la mort bienveillante), ils le sont encore, finalement, des « Belasteten  », eux qui vivent « chez les fous  », dans ces non-lieux qu'on ne veut pas voir. Mais c'est tout le travail de Claire Durand Drouhin de nous obliger à garder les yeux grand ouverts alors qu'on s'est tellement habitués à détourner le regard.

Les voilà donc, les « Belasteten  », ces six corps qui racontent leurs histoires, scandale du verbe qui fait irruption dans la danse qu'on veut muette, six corps qui se battent et s'enlacent, six corps qui se traînent à terre ou se portent au ciel. Six corps qui représentent une famille de bric et de broc, une famille composée, recomposée, décomposée, une famille de toutes races, de toutes origines, de tous âges, de toutes formes, qui est l'exact négatif de celle dont vient Claire Durand Drouhin. Chez les Layer, il y avait ces vieilles photos en noir et blanc où posait la Famille, une réclame vivante pour le IIIe Reich, sept enfants beaux, aryens, incarnation parfaite de la « Norme  », la grand-mère Gutschen faisait les prières à tables pour Hitler, les gosses étaient enrôlés aux Jeunesses Hitlériennes comme on va chez les scouts. La mère de Claire, la petite dernière de la fratrie, née en 1945, juste avant l'armistice, a fui loin, à l'adolescence. Jusqu'à ne jamais parler allemand à sa fille Claire. Past is never past. Dans son travail de chorégraphe ressurgit de façon lancinante ce questionnement autour de la norme. Et cette famille de sang, dont les liens sont dictés par les gènes, elle la réinterprète à sa façon cette autre famille « a-normée  » qu'elle expose sur scène.

Vie de famille 2, donc. Le titre, à lui seul, est un projet. En une série d'archétypes symboliques -la Mère, le Fils, la Fille- et de rituels : enterrement, mariage, naissance. Le récit dansé se compose de fragments, de bribes, des tessons de vie, violents parfois, puis soudain drôles ou tendres. Il y a de la colère, oui, de la violence façon « Festen  », quand soudain les ceintures claquent au sol, c'est à la fois beau et insupportable, le bruit sifflant du fouet qui lacère qui suffit pour évoquer la mutilation des corps. La Mère tire les Filles par leurs chevelures et les traînent sur leur sol, chorégraphie d'amour et de haine. La Mère enlace, embrasse, entoure l'Enfant, une étreinte charnelle qui nous engloutit, et ce corps à corps nous bouleverse tellement il convoque l'intime, tellement il est immédiat, tellement il semble immémorial, pour nous qui avons basculé dans cette existence désincarnée par écrans interposés, l'ère des non-corps et le public, à distance et masqué, contemple, estomaqué les corps se toucher. Notre humanité, elle est bien là, dans ce rapport primitif du toucher, le bébé qui se love contre sa mère, le vieillard qui agrippe une main, alors que s'enfuit la vie.

Et puis, il y a la poésie incongrue de Strauss qui raconte son odyssée, à travers les forêts du Congo pour se retrouver sous les lumières stroboscopiques de « Incroyable Talent  ». Des milliers de morts des déserts de Lybie aux océans de la Méditerranée, des viols, des tortures : c'est tout ça qu'il n'évoque pas, mais que son récit charrie dans ses silences. Lui, il le résume de cet élégant mot : « c'était l'aventure  ». Et c'est alors son corps qui raconte, se contorsionnant, se déboitant, s'écartelant, évoquant tous les autres corps brisés pendant « l'aventure  », tous ces « Belasteten  », syriens noyés dans les mers grecques, Erythréens torturés dans le Sinaï, Maliens violés et frappés en Lybie, ces migrants encombrants dont personne ne veut, qu'on voudrait expulser des squares, des périphériques, loin, loin, le plus loin possible, derrière des barbelés ou de hauts murs bien épais. A une frontière, un gendarme veut l'arrêter, il craint qu'il ne soit un terroriste de Boko Haram. Non, il est artiste, pas terroriste, lui sa seule arme, c'est ça, son corps, et il montre alors cette ultime prise de contorsion, hypnotisante et effrayante, où il se retourne à 360 degré sur lui-même, qui lui vaudra d'être viré d'un restaurant où il a travaillé – « c'était trop dégoûtant, a dit la patronne  »- et qui s'appelle, quelle fulgurance : « Le tour du Monde  ».

Le corps comme arme ? Il faut se méfier des corps qui dansent : c'était ce que disaient les maîtres blancs, qui voulaient interdire à leurs esclaves de se rassembler pour danser. Parce que les danses, c'était aussi une manière d'invoquer les esprits, de se rebeller, de fuir. A Haïti, lors de la cérémonie du Bois-Caïman, on avait dansé, invoqué le vaudou, ensuite, on prendrait les armes pour chasser les blancs. Il faut se méfier des corps qui dansent. C'est aussi ce que disaient les Blancs en Amérique du Nord, venus coloniser les indigènes. Méfiants, puis tétanisés, ils les virent se rassembler pour des « ghost dances  », les tribus se réunissant enfin, unies contre les Blancs. Pour éradiquer la révolte des ghost dances, les Blancs massacreraient les Sioux du Dakota, ils enverraient leurs gosses dans des pensionnats pour « tuer l'indien dans le coeur de l'enfant  » et jusqu'en 1978 les ghost dances resteraient interdites. Il faut se méfier des corps qui dansent, car en dansant, les dominés, parfois, prennent le dessus sur les dominants. Parce que la danse est politique. Ainsi, les régimes totalitaires tentèrent tous de « dompter  » les corps, en utilisant eux aussi la danse ou la gymnastique comme arme idéologique, exaltation d'un corps guerrier et vigoureux, célébration de la force. Ainsi, les dictatures numériques de demain nous cracheront à la gueule des corps transhumanisés parfaits, des robots ou hologrammes dansants aux mouvements générés par algorithme. Dans ce « Meilleur des mondes  », nous aurons effacé les « Belasteten  ».

A moins qu'enfin on ne se réveille. A moins qu'on ne réalise que la vraie beauté, la vraie puissance, elle se cache dans le vulnérable, dans la blessure béante, dans les failles. Dans nos corps trop gros, trop maigres, trop noirs, trop blancs, trop jaunes, nos corps qui vieillissent, nos corps qui se cassent, nos corps imparfaits, nos corps incomplets. Ces corps pourtant toujours capables d'aimer. Ces corps encombrants qui nous disent, rappelle Claire : « Regardez nous  ».

Doan Bui – Octobre 2021
Doan Bui est journaliste, lauréate du Prix Albert-Londres en 2004.

Dans cette version que nous avons entamée à la Maison des métallos au mois de décembre 2020 lors de la co‑coOP avec Michel Schweizer, je me suis inspirée d'une texture particulière en danse et en théâtre, découverte lors de ce travail mené avec 4 danseurs et 2 patients de l'hôpital psychiatrique de Limoges en 2016.

Dans Vie de famille, la rencontre de nos corps et de nos imaginaires a amené une étrangeté que je revisite avec des danseurs et comédiens professionnels. Un mélange de naïveté et de dureté, un paradoxe de candeur et de violence. Cette matière sur laquelle je veux m'appuyer est le fruit de l'intuition des patients avec lesquels nous avons travaillé, et aussi de leurs corps inhabituels en danse au contact des nôtres. Françoise pèse 140 kilos et Alain est maigre, âgé et raide. Ils sont en quelques sortes « Botero et Giacometti  ».

J'ai repris la même constellation familiale, 6 personnages, avec autant de différences culturelles apparentes que possible, et j'ai commencé par travailler des scènes existantes tout d'abord pour les retrouver puis nous les avons explorées encore davantage physiquement. Pour bien comprendre quelle est cette poésie des patients, je commence par reprendre certains mouvements tels qu'ils sont avec leur désarmante simplicité, pour les déployer ensuite dans l'espace par les corps des danseurs.

Certains gestes sont improbables, ils sont arrivés d'eux‑mêmes par l'esprit spontané de Françoise et Alain qui n'ont été formatés par aucun code artistique.

Françoise, qui repose sa joue contre la plante des pieds de Claire et tient dans ses mains ses chevilles, regardant ainsi le public les yeux grands ouverts. Alain, qui prend des poses figées, aériennes, à la fois démonstratives et tellement modestes avant de frapper fort avec sa ceinture… C'est la saveur particulière de ces gestes là, de ces regards, de ces attitudes incroyablement touchantes que je tente de maintenir puis de développer avec les danseurs.

Le danseur par son langage poétique propre utilise cette matière et en joue techniquement. Les danseurs sont en attente, d'une image, d'une réalisation à la hauteur d'un but fixé. Ils envoient une image empreinte de mille désirs de paraître pour toucher l'esprit du spectateur. Ce sont tous ces codes-là que les patients font exploser par leur poétique et par leur désarmante simplicité. C'est cela qu'ils peuvent nous apprendre. Mais par la suite le travail approfondi et physique avec les danseurs amène le geste encore plus loin toujours habité par cette fascinante simplicité. C'est comme un relai. La nécessité d'aller chercher auprès des patients cette troublante simplicité et puis l'envie de la travailler corporellement avec les danseurs m'anime.

Des prises de paroles viennent aussi ponctuer cette fable familiale, des témoignages de chaque interprète. Une saveur réaliste, quasi « documentaire  » transpire dans la pièce, et rappelle au spectateur que ce ne sont pas juste les corps qui sont différents mais aussi les croyances et les valeurs.

Depuis une quinzaine d'années, d'abord comme interprète puis en tant que chorégraphe, Claire Durand-Drouhin se glisse patiemment dans des mondes fermés, prisons ou centres hospitaliers spécialisés en psychiatrie. Elle y mène des ateliers réguliers auprès de patients, dont certains participent à sa création Vie de Famille. À partir de 2012, elle étend son regard à la réalisation de films documentaires dont elle est également protagoniste. Par son geste artistique, elle bouscule nos idées reçues sur l'enfermement, le corps, la folie et l'art. Depuis ses débuts, son travail reçoit le soutien des CCM de Limoges-scène conventionnée danse, de l'Estive-scène nationale de Foix et de l'Ariège, des Saisons du Vieux Château à Vicq sur Breuilh, du Ministère de la Culture, de la Région Nouvelle-Aquitaine. En 2018, elle est lauréate du dispositif « Où sont les femmes  » mis en oeuvre par la Fabrique de la danse.

Diplômée en 1998 de la London Contemporary Da School, elle est ensuite engagée dans la Compagnie Philippe Saire à Lausanne et dans la Compagnie Jacky Auvray à Caen. De 2000 à 2009, elle accompagne Nieke Swennen au sein de la compagnie IN VIVO, travaille régulièrement dans les hôpitaux psychiatriques et participe à plusieurs créations dont Intiem, Presto jubilato et La chambre d'ange. Elle crée la compagnie Traction en 2007, elle travaille tous les mois à l'hôpital psychiatrique de Limoges et s'investit également dans des actions artistiques en milieu carcéral (maisons d'arrêt de Limoges, du Val d'Oise, de Versailles, de Vivonnes…). Elle créé en 2010, Chambre 10, en 2013, Vie de famille, en 2016, Who's Bach ?.
Elle réalise également des documentaires destinés à la télévision (France Télévisions, Planète…), en partenariat avec Pyramide Production. En 2011, elle réalise Blanche-Neige en prison (Fr3) documentaire de 52' sur un atelier de danse avec un groupe de femmes détenues de la prison de Poitiers-Vivonne. En 2013, un deuxième documentaire intitulé Seconde Danse suit le parcours de Béatrice qui sort de prison et renoue avec la danse.    
Aujourd'hui, elle vient de terminer son troisième documentaire (France Télévisions) Le monde autrement relatant sa rencontre avec des patients aux troubles du comportement avec lesquelles elle danse depuis cinq ans.