JEUDI 13 FÉVRIER 20H
durée 1h25
RÉSERVER
GRANDE SALLE
tarif A
THÉÂTRE
dès 12 ans

AUTOUR DU SPECTACLE
cinéma

Diane Self Portrait

TEXTE FABRICE MELQUIOT
MISE EN SCÈNE PAUL DESVEAUX
L'HÉLIOTROPE | COPRODUCTION DSN

Destin de femme en quête d'émancipation, portait d'artiste, une œuvre hors du commun…

Fasciné par l'effervescence artistique des États-Unis de l'après-guerre, Paul Desveaux nous plonge dans la vie et l'œuvre de la photographe new-yorkaise Diane Arbus (1923 – 1971) avec la complicité de l'auteur Fabrice Melquiot, de la comédienne Anna Mouglalis et du jazzman Michael Felberbaum.
Après avoir été l'assistante de son mari pour des photos de mode, Diane Arbus se retrouve à saisir les instants de l'underground de la capitale culturelle américaine. Elle navigue ainsi des appartements de l'Upper East Side aux cabarets et basfond de la cité. Dans ces années soixante si machistes, cette femme porte un projet artistique à l'antithèse de ce qu'imposait les canons de Vogue ou du Harper's Bazar. Elle ne capture plus le glamour et la beauté, mais l'humanité sans fard, dans sa rudesse et sa brutalité. Elle fait les portraits de freaks, ces gens à la marge de la société tant par leurs orientations sexuelles, leurs choix de vie ou leurs infirmités : tel son ami tatoué Jack Dracula ou les travestis de Manhattan… Diane Arbus montre l'invisible d'une société américaine prude, qui relègue dans l'ombre une part de sa population hors norme.
Diane Self Portrait est une histoire sur les femmes, un témoignage sur une société et sur un projet artistique.

Scénographie Paul Desveaux assisté de Céline Bodis. Avec Anna Mouglalis, Catherine Ferran, Michael Felberbaum (guitare), Xavier Legrand, Marie-Colette Newman, Jean-Luc Verna. Musique Vincent Artaud. Lumière Laurent Schneegans. Photographie Christophe Raynaud de Lage. Régie générale et plateau Pierre-Yves Leborgne.

Production : l'héliotrope. Partenaires : Le Tangram – Scène Nationale d'Evreux Louviers, MA Scène Nationale – Montbéliard, DSN – Dieppe Scène Nationale, Les Plateaux Sauvages. L'héliotrope est une compagnie conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Normandie et Région Normandie. Paul Desveaux et l'héliotrope sont associés au Tangram – Scène Nationale d'Evreux-Louviers.

© photo : V. Stepanyan

Site de la compagnie

En 2007, je proposais à Fabrice Melquiot de travailler à une pièce autour du peintre américain Jackson Pollock et sa femme Lee Krasner. J'avais vu dix ans auparavant la rétrospective du créateur des drippings au Whitney Museum à New York. Sa manière de concevoir le geste pictural, les mouvements autour de la toile au sol, me rappelaient la collaboration que j'entretenais depuis huit ans avec la chorégraphe Yano Iatridès. Avec Fabrice, nous souhaitions nous appuyer sur quelques éléments biographiques, des interviews, des textes critiques mais en aucun cas, réaliser un biopic.
Ce fut une expérience passionnante tant sur la conception avec l'auteur que sur l'écriture scénique.
Après cette création qui tourna pendant quatre saisons, je n'avais pas envie de m'arrêter à cette première expérience. Depuis longtemps, je voulais parler de musique, mettre en scène le geste musical.
Avec Vincent Artaud qui signe les bandes originales de tous mes spectacles  depuis 2001, nous cherchions une figure si possible féminine de la scène rock américaine. Et c'est ainsi que nous avons commencé  à concevoir un spectacle autour de Janis Joplin. Ou plutôt, une création très librement inspirée de la vie et l'œuvre de la reine du rock psychédélique. Il était impossible d'envisager cette nouvelle aventure sans Fabrice Melquiot, et l'auteur de Pollock nous a rejoint dès les premières réflexions.
Au regard de ces premières aventures, j'ai donc imaginé un triptyque. C'est alors que l'œuvre et la vie de Diane Arbus me sont revenues à l'esprit.
J'avoue avoir une fascination pour les Etats-Unis de l'après-guerre jusqu'au milieu des années 70.. Ce fut une époque riche de mouvements artistiques tant dans la musique, la peinture, la sculpture, que la littérature… C'est sans doute cette aspiration à la liberté, une forme de chaos, qui rend cette période propice à l'émergence de pensées si particulières.

Paul Desveaux

J'ai toujours aimé la photographie. Est-ce que j'ai été influencé par les images de mon père, un amateur éclairé? Peut-être. A force de voir des boîtiers, des objectifs, le labo, il m'était difficile de rester insensible  à l'univers de l'argentique. Il y avait aussi à la maison des livres de Depardon, Helmut Newton,… et par la suite, je me suis fait ma propre collection : Gregory Crewdson, Stephen Shore ou l'extravagant Araki…
Mais mon intérêt pour Diane Arbus relève tout aussi bien de son histoire personnelle que de son projet photographique. J'ai été touché par le parcours de cette jeune new-yorkaise qui après avoir été l'assistante et collaboratrice de son mari pour des photos de mode, se retrouve à saisir les instants de l'underground de la capitale culturelle américaine, des portraits de personnages à la frontière de la société, des bourgeoises noyées dans leurs zibelines.
Car Diane Arbus, née Nemerov, est la fille d'un grand commerçant qui fera le bonheur, avec ses vêtements et ses fourrures, des dames de la haute société de Manhattan. C'est ainsi qu'elle naviguera des appartements de l'Upper East Side aux cabarets et bas-fond de la cité.
Il faut imaginer, dans les Etats-Unis de l'après-guerre, dans ces années soixante si machistes, une femme qui va quitter son rôle d'assistante pour mener un projet artistique hors du commun. Elle ne va plus capturer le glamour, la beauté des mannequins, mais le bizarre, l'étrange qu'on ne regarde pas.
Le plus étonnant dans les photographies d'Arbus, c'est qu'elle prend toujours l'humanité en défaut. Elle photographie les failles de chacun de ses sujets.
Car elle-même est une faille à ciel ouvert. Sa vie est un bordel sans nom où alternent des perditions, des solitudes, des histoires d'amours aux fins tragiques.
Elle est aussi freak que les personnages de ses photographies.
Et c'est sans doute épuisée par les tempêtes affectives, qu'elle se suicidera le 26 juillet 1971.
Arbus, c'est une histoire sur les femmes, un témoignage sur une société, un projet artistique.
Et pour moi, un sujet théâtral

Paul Desveaux

Lors des deux premiers épisodes de notre Trilogie Américaine—Pollock et Janis—, Fabrice Melquiot et moi-même avions posé avec le principe suivant :  nous ne voulions pas réaliser une biographie exhaustive d'une de ces figures majeures du XXème siècle, mais il s'agissait de s'inspirer de leurs parcours, comme un matériel subjectif, pour dresser un portrait impressionniste d'un artiste entre intime et création.
A mon sens, une biographie en tant que telle, n'est pas intéressante si elle ne devient le vecteur d'une réflexion sur le présent. Ces figures, par leurs choix, par leurs vies, nous invitent à mettre en perspective notre époque.
Il en résulte donc que ces objets théâtraux sont construits à la fois à partir de l'imaginaire d'une vie mais aussi de réflexions propres à l'auteur et, dans un second temps, au metteur en scène.
La commande que j'ai donc faite à Fabrice Melquiot, c'était de raconter une histoire centrée sur trois protagonistes : Diane, sa mère Gertrude et son mari Allan laissant la figure paternelle comme un fantôme. Je lui ai demandé aussi d'écrire une tragédie et non pas un drame. La tragédie me paraît bien plus intéressante que le drame. Elle nous permet des contre-points à la fois drôles, bizarres, historiques, et surtout elle ne délire pas son père et sa mère comme dirait Deleuze, mais elle délire le monde.

Théâtre avec musique

Je n'ai jamais imaginé le théâtre sans son, sans musique. Sans doute parce que la musique rejoint, pour moi, la voix de l'acteur tant par la rythmique que par les qualités harmoniques.
Avec Vincent Artaud, nous réfléchissons à la place de la musique sur la scène face au verbe depuis dix-huit ans. Ce que cela représente d'ineffable. Tout au long de nos expériences, nous avons traversé les influences de Prokofiev, de Radiohead, du médium band de Miles Davis, de la guitare de John Lurie ou le rap d'HKB Finn.
Pour Diane Self Portrait, nous avons choisi la guitare de Michael Felberbaum qui sera sur scène pour accompagner la solitudes des protagonistes avec un son psychédélique propre aux années 70. Un travail de motifs, de riffs mais aussi d'improvisations car Michael est l'un des jazzmen les plus doués de sa génération.

Playlist

Johann Johannsson / Jefferson Aiplane

Paul Desveaux

OU UN REGARD SUR LA DIVERSITÉ

Après avoir été l'assistante de son mari qui était photographe de mode, Diane Arbus choisit de travailler à un projet plus personnel. Son désir était à l'antithèse de ce qu'imposait les canons de Vogue ou du Harper's Bazar ; mais il s'inscrivait dans un mouvement proche d'une nouvelle photographie représentée par Richard Avedon, Robert Frank, Marvin Israel ou encore Lisette Model qui fut son professeur. Il fallait photographier l'Amérique dans sa rudesse, sa brutalité, sans fard. Arbus va pousser l'expérience sans doute un peu plus loin en faisant les portraits de personnes qu'on surnommera les freaks. Par freaks, il s'agissait de gens à la marge de la société tant par leurs orientations sexuelles, leurs choix de vie ou leurs infirmités. Elle montrait l'invisible d'une société américaine prude qui reléguait dans l'ombre une part de sa population hors norme. Tel son ami, l'homme tatoué Jack Dracula, ou encore le géant juif, les travestis de Manhattan.

Je me demande si, aujourd'hui, les héritiers de ces freaks ne sont finalement pas toujours à la marge de notre monde. Peut-être de manière plus subtile mais accusant toujours un refus ou un rejet. C'est ainsi que, quand je regarde la ville,  je me dis que nous avons tous besoin d'un autre qui nous ressemble, d'un autre identique. Cet autre-ci nous inscrit dans un groupe, une famille, parfois une nation. C'est une reconnaissance.
Mais un autre identique n'est pas un mince paradoxe. De fait, l'autre est par essence différent. Ce que nous ne voulons pas toujours entrevoir. Nous ne regardons que la part reconnaissable. Ce « Ah oui, toi aussi ! » si rassurant.
Et pourtant, parfois, nous ne pouvons voir que la différence. L'autre, avec son aspect fantasque et son originalité, apparaît dans sa totalité. A cet instant ce qui nous éclate au visage, c'est notre propre solitude. S'il n'y a pas d'identique, nous sommes définitivement seul dans notre unicité. Et c'est peut-être ainsi que nait la violence,  de ce constat ontologique. Non pas d'être différent mais définitivement seul.

Alors ce qu'Arbus met en évidence à travers ses photographies, c'est cet autre dans sa totale différence et que les normes de notre société n'accepte toujours pas. Avec ses images, elle va travailler à mettre en lumière une altérité constitutive du monde. C'est sans doute ce qui m'a plu chez Arbus : montrer sans masque et sans folklore cette autre réalité.

Ainsi, avec Fabrice, nous avons décidé de mettre sur scène deux amis de Diane, Jack Dracula l'homme tatoué, et Vicky un travesti. Parce qu'il ne s'agit pas seulement de tenir un discours mais d'affirmer une présence autre sur le plateau.

Paul Desveaux

Cette démarche qui nous anime donc depuis neuf ans avec Fabrice, implique un dispositif particulier. Dans tous les cas, c'est toujours un espace de travail. Il ne doit en aucun cas couper l'acteur du public car les principes de narration que Fabrice a introduits dans son écriture, imposent une relation directe avec les spectateurs. L'acteur alterne entre une part fictionnelle et beaucoup d'adresses à la salle.

Ainsi, pour les premiers épisodes de la trilogie, j'avais dessiné un atelier pour Pollock et un studio d'enregistrement pour Janis.
Pour Diane Self Portrait, j'ai modelé une sorte de studio photo. Ou plutôt la matière d'un studio : les bains de développement, les murs d'accroche et la lumière diffuse des parapluies. Et une baignoire où Arbus s'est suicidée.
Ceci n'est donc pas un espace de fiction à proprement parler mais un territoire d'expérience pour les acteurs et pour moi-même.
Ce qui nous intéresse dans l'histoire de Diane Arbus, c'est la matière. Donc ici la photographie. Et non pas ses photographies qui nous ramèneraient à sa biographie mais les clichés de nos contemporains. Ce que vous verrez sur scène, ce sont les portraits des gens des villes dans lesquelles nous jouerons. Des personnes qu'on ne regarde pas toujours comme, à son époque, Arbus a pu photographier les avaleurs de sabres, les nudistes et les vieux. En un mot, les invisibles.

Et comme, avec Fabrice, nous voulions inclure les spectateurs dans cette narrations, nous avons imaginé la possibilité de photographier un groupe ou une personne du public sur scène, pendant la représentation, et créer ainsi une autre passerelle entre le public et la fiction. J'aimerais d'ailleurs que tous ces clichés qui émaneront de ces représentations puissent être la matière d'une exposition. Un témoignage partiel de notre travail.

Afin de nous aider dans ce processus photographique, j'ai demandé à Christophe Raynaud de Lage de nous accompagner tout au long de la préparation et des répétitions. Pour moi, il était nécessaire d'inclure dans cette démarche, non seulement un photographe mais aussi un homme de plateau. Et Christophe est la personne idéale tant par la qualité de ses clichés que par la connaissance de la scène.

Paul Desveaux

Notre monde est rempli d'images. Chaque jour, nous y sommes confrontés de manière consciente ou inconsciente dans la plupart des cas. Dans la rue, sur les bus, dans le métro les nouveaux écrans qui remplacent peu à peu l'affichage traditionnel, dans la sphère privée, nos smartphones, la télé, les séries, les revues que nous feuilletons, les consoles de jeu,…
Pour ma part, je ne juge pas un monde qui virtualise son espace quotidien. Est-ce qu'on regarde ainsi moins bien le réel ? Je ne sais pas. Il n'y a que l'histoire qui tirera un enseignement de ce mouvement qui nous dépasse. Aujourd'hui nous en apercevons certains méfaits  et parfois quelques bonnes choses. On pourrait dire finalement que le problème, c'est toujours le contenu et non le vecteur.
Mais la question qui me vient plutôt à l'esprit, c'est quel sens nous donnons à ce flot perpétuel d'images. Nous photographions à l'infini. Là où mes parents n'avaient que quelques clichés argentiques de mon enfance, je peux déjà en compter des centaines de mon propre fils.
Or l'image a un sens. Le cadre et la couleur, la texture et le sujet. Quand Diane Arbus parcourt les rues de la Grande Pomme et choisit de révéler l'invisible new-yorkais, elle inscrit un sens social, politique, dans ce processus qu'elle met peu à peu en place.
Ses photographies révèlent la face cachée d'une société.
Travailler sur la matière que représente Diane Arbus, c'est poser la question de l'image sur la scène et le sens des brèves fictions picturales que nous traversons quotidiennement.

Et pourtant, pour moi le théâtre a toujours été une affaire de mots. Ce sont les textes qui ont été à l'origine de mon travail. Qu'ils soient classiques ou contemporains, de Shakespeare à Mayorga, ils ont été le socle de mes réflexions. C'est à partir d'eux que j'ai imaginé la musique et la scénographie, les lumières et les costumes dans une collaboration étroite avec mes partenaires artistiques. Chez moi, la mise en image s'est faite à partir de l'organisation des phrases.

Le théâtre répond à une règle simple à savoir que, sur scène, le verbe a la capacité de changer le temps et l'espace. L'acteur dit un lieu, une époque, un objet et ses paroles provoquent l'imaginaire du spectateur. Ainsi dans la perspective de ce verbe, l'image que l'on construit au théâtre convoque plutôt qu'elle n'affirme. La scénographie, qui pourrait être définie comme l'image du plateau, canalise notre imaginaire quand le mot est dit.

Mais ici, le processus est différent. A travers Diane Self Portrait, le sujet est la photographie. Le centre de notre histoire, c'est ce qu'Arbus a été et a donné à voir à travers son œuvre. Mon souhait, dans cette confrontation du verbe et de la photo, est de mettre au centre du plateau, le sens de l'image.

Paul Desveaux