GRANDE SALLE
MARDI 9 FÉVRIER – 20H
Elle regarde en boucle les dernières secondes. Elle veut comprendre. Elle ne peut pas s’arrêter.
Recluse dans sa chambre d’adolescente, La Journaliste rejoue inlassablement l’accident d’Avi Quinn, pilote morte sur un circuit de Grand Prix. De cette obsession naît une enquête fiévreuse sur la Formule 1 : son culte de la vitesse, sa machinerie implacable, son rapport trouble à la mort. La chambre se transforme alors successivement en paddock, tribunal et plateau télé. Les archives deviennent matière à rêve et l’absurde réalité, elle, refuse de lâcher prise.
Dans le cadre du réseau PAN – Producteurs Associés de Normandie.
PASSERELLE CINÉMA
F1 le film de Joseph Kosinski (2025 – 2h35)
Un ancien prodige de la F1 reprend le volant, hanté par le danger et la vitesse. Cinéma et théâtre partagent ici la même obsession : comprendre pourquoi on risque tout pour rouler vite.
Texte : Juliette Fribourg et Shane Haddad – Mise en scène : Juliette Fribourg – Avec : Arthur Chrisp, Louise Herrero, Antoine de Foucauld et Mathilde Wind – Scénographie : Lucie Mazières – Création costumes : Mona Le Thanh – Création lumière : Zoë Robert – Création sonore : Liza Lamy et Arthur Chrisp.
© Photo : D.R.
Distribution suite Assistante mise en scène : Garance Arif – Administration et production : Zéa Miran – Diffusion : Caroline Ber thod – Construction décor : Ateliers de la MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis. Production : Stadios. Coproduction : Le Volcan, SN Le Havre, MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Réseau des Producteurs Normands Associés (PAN). Soutiens : Drac Normandie, Ville du Havre, Théâtre de l’Etincelle, Labo Victor Hugo, SACD, Lilas-En-Scène, CENTQUATRE-Paris dans le cadre du Programme « 90 m2 créatif » élaboré entre la Loge et le CENTQUATRE-PARIS. Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National Une maquette a été présentée dans le cadre du festival FRAGMENTS #11 – (La Loge et Maison des Métallos).
LA FORMULE 1 POSE PLUSIEURS PROBLÈMES QU’ON NE PEUT PAS IGNORER
La Formule 1 c’est des pilotes hommes, des ingénieurs hommes, des sponsors hommes, des journalistes hommes, un public d’hommes, des photos d’hommes, des exploits d’hommes.
La Formule 1 c’est aussi une aberration écologique.
La Formule 1 c’est reprendre la course malgré le décès tragique d’un pilote.
La Formule 1 c’est has been.
C’est ça que notre personnage, Journaliste, décèle au fond : l’absurdité du monde qui l’entoure, et sa responsabilité dans cet absurde. Il y a cet évènement mondial, la mort d’Avi Quinn en direct, à la télé.
Mais il y a aussi l’histoire d’une jeune femme qui cherche à s’identifier dans un monde qu’elle ne comprend pas. Au chaud dans sa chambre, elle recrée des scènes de ce moment de l’histoire. Elle imagine les journalistes face à la mort d’Avi, les autres pilotes, les membres de l’écurie Williams-Renault. Elle construit son enquête comme un réseau. Mais en réalité, tout tourne autour d’elle. Et plus elle creuse, plus elle se perd. Elle ne sait plus si elle enquête sur la mort d’Avi ou sur sa place dans ce monde.
DE AYRTON SENNA À AVI QUINN, OU DE LA LIBERTÉ D’IMAGINER UNE FEMME EN FORMULE 1
La disparition d’Ayrton Senna, légende de la Formule 1 des années 90, est le point de départ de l’écriture de Virage. Mais c’est l’apparition d’Avi Quinn qui permet d’entrer en fiction, de quitter le réel – Ayrton – pour y revenir autrement, à travers ce que les personnages projettent sur la figure fictive d'Avi. C’est en elle qu’ils révèlent toute leur complexité, leurs contradictions, leur rapport au monde.
Avi surgit, et soudain une femme fait de la Formule 1. Elle existe.
Nous nous demandons : si nous étions restées du côté d’Ayrton, qu’aurions-nous entendu des personnages ? Peut-être une enquête à la "cold case", figée dans l’attente d’une vérité. Mais avec Avi Quinn, nous cherchons à entendre autre chose : l’absurdité sociale et écologique d’un tel sport, sa dimension sacrificielle, la fascination qu’il provoque, notre rapport à l’idolâtrie… et toutes les contradictions que cela charrie.
Plus largement, écrire en imaginant un monde où des femmes ont autant leur place que les hommes sans que cela ne soit un sujet, est une liberté extraordinaire. Un soulagement. Le fait aussi que nous ne disposons d’aucune photo d’Avi Quinn, contrairement aux milliers existantes de Senna, nous offre, d’un point de vue de l’écriture et bientôt de la mise en scène, un mystère à préserver, une silhouette à inventer, un vide à habiter.
LE PIÈCE EXPLORE LA MANIÈRE DONT L’HISTOIRE POPULAIRE IRRIGUE L’INTIMITÉ …
« Le dimanche, la télé, mon père et le bruit des moteurs »*
Dans l’écriture, cette image* s’est imposée comme un fond sonore familier : la F1 n’est pas qu’un sport, elle est un contexte, une ambiance, une mémoire collective.
Pour Journaliste, le personnage principal, ce bruit lointain du circuit évoque autre chose qu’une simple passion : il réveille un rapport trouble à sa propre famille. Revenir vivre chez ses parents, à 28 ans, dans sa chambre d’adolescente, c’est aussi revenir à ce dimanche permanent où tout semble figé. Le regard qu’elle porte sur Avi Quinn – la pilote fictive – s’entremêle avec ce besoin de comprendre, de questionner ce qu’elle a hérité, ce qu’elle rejoue. Explorer les liens entre Journaliste et sa famille, c’est donc faire entendre ce que le sport dissimule : les silences, les attentes, les rôles distribués très tôt. Derrière les images d’archives et la vitesse, il y a la lenteur des non-dits familiaux, la tendresse parfois, l’incompréhension souvent.
… ET CONCENTRE NOS INQUIÉTUDES EXISTENTIELLES.
L’inavouable envie du pire
Indéniablement, les années 90 sont marquées par le début de l’ère numérique. Les vidéos et photos d’Ayrton Senna se comptent par milliers. Le monde entier le connaissait, le monde entier a pleuré sa mort. Le monde entier s’est insurgé ou a adhéré à l’écurie Williams-Renault. C’est cela que nous voulons écrire : l’infini réseau de communication qui s’est créé autour de ce champion. Le personnage de la Journaliste est née de notre propre rapport à l’écriture. Comme la Journaliste, nous avons aussi écrit à partir de l’archive, du document, du témoignage. Nous avons aussi regardé en boucle les images, écouté des dizaines de podcasts, lus des dizaines d’articles qui ne disent, au fond, que la tristesse et le regret de cette mort. Et si la mort faisait finalement bien partie du programme ? Si l’argent des sponsors, l’engouement du public, la passion de ce sport reposait non pas sur les démonstrations de la technologie de pointe en matière de vitesse mais sur le risque potentiel de voir un homme exploser dans sa voiture ? Dans Virage, les personnages s’efforcent de nier cette pensée trop insupportable. Notre enjeu a été de construire des situations soutenues par la tension omniprésente du déni.
Quels mots leur restent-ils ?
Agir - Réagir - Ne rien faire - Continuer - S’arrêter - Partir - Rester - Ignorer - Se résigner.
La reprise de la course après le décès tragique d'Ayrton Senna lors du Grand Prix de Saint-Marin en 1994 résonne comme une analogie saisissante avec la manière dont l'humanité aborde l'urgence climatique. Dans les deux cas, nous sommes confronté.es à des événements dévastateurs qui devraient nous inciter à réévaluer nos actions et nos priorités. Et malgré les signes clairs, nous continuons souvent sur la voie que nous connaissons déjà, au détriment de notre avenir. Cette question, la Journaliste y revient sans cesse, sans trouver de réponse.
MASSACRE, subst. masc.
Envoyer à une mort certaine presque sans combat.
Action, fait d'abîmer, de détruire avec brutalité, avec violence.
Action, fait de gâter de façon irréparable.
Jeu forain qui consiste à renverser avec des balles des poupées grotesques placées à distance.
Destruction massive et délibérée de l'environnement naturel
S’intéresser à ce sport aujourd’hui c’est aussi s’intéresser à son impact écologique délirant, pour ne pas dire has been. Comment peut-on encore aujourd’hui déplacer chaque week end près de 2000 personnes d’un côté de la planète ou de l’autre, avec un volume extraordinaire de matériel, sans se poser de question ?
(RE) METTRE EN SCÈNE UNE ARCHIVE
Dans sa chambre, la journaliste visionne les images de l’accident. Les acteur-ices de l’époque (ingénieur.es, pilotes, journalistes…), sont incarné.es par les comédien.nes qui envahissent la chambre de Journaliste. Elle rembobine, visionne en boucle. Elle tente même parfois de s’incruster dans les archives. De rejouer à son tour les scènes, incarnant tantôt une ingénieure, tantôt une commentatrice de l’époque. Changement de personnages pour des changements de monde. Du direct sur le circuit du Grand prix de Saint Marin le 1er mai 1994, on revient à la chambre de Journaliste à notre époque, pour passer par un plateau de théâtre en tant que tel.
UN HUIS-CLOS COMME ESPACE DE RÊVE
La journaliste est dans une impasse. Dans le monde protégé de son fantasme. Ce monde se referme sur elle. Plus elle est obsédée par ce drame, moins elle sort de sa chambre — de son rêve. Son outil principal est l’ordinateur. Elle visionne en boucle les mêmes archives. C’est ce monde virtuel qui ouvre le huis-clos à l’imaginaire, précisément, de Journaliste. La chambre devient : L’écurie Williams-Renault, Le palais de justice de Bologne lors du procès contre cette même écurie en 1997, Une scène de théâtre, Le circuit Enzo et Dina Ferrari du 1er mai 1993, Le direct TF1. Une polarité intense entre le renfermé d’une chambre adolescente et l’ouverture totale de l’imaginaire, à travers les époques, les pays, les situations.
DU BRUIT AUX NOTES
Pour le premier spectacle de la compagnie, Le Combat du siècle n’a pas eu lieu, nous avions travaillé avec les musiciens Arthur Chrisp et Thibault Haas à transposer le bruit d’une balle de tennis à leurs instruments de musique. Pour Virage, Liza Lamy travaille à partir du bruit de ce moteur, comme une litanie, représentant l’obsession de plus en plus caduque de la Journaliste. Ce bruit vient s’ajouter à celui que le crash de la voiture Williams-Renault FW16 dans le mur de Tamburello, en 1994, que l’on entend lors du direct TF1. Pour contrebalancer, l’acte qui comprend « la pièce dans la pièce » cherche des tons plus porches de la fanfare, de la joie, de la fête, en lien avec les célébrations des podiums de Grands Prix.
En 1992, le moteur V10 développé par Bernard Dudot est perçue à l’époque comme une merveille de technologie et est connue pour le son distinctif qu’il produit. Le moteur est composé de 10 cylindres alignés dans une harmonie mécanique parfaite. Lors du rétrogradage, le moteur chante une mélodie descendante. Le son du moteur V10 s’écoute par des passionné.es en playlist sur Spotify.