JEUDI 12 DÉCEMBRE 20H
durée 1h15
spectacle complet !
LE DRAKKAR
tarif A
THÉÂTRE
dès 14 ans

Le cas Lucia J.
Un feu dans sa tête

TEXTE EUGÈNE DURIF
MISE EN SCÈNE ÉRIC LACASCADE
COMPAGNIE L'ENVERS DU DÉCOR & COMPAGNIE LACASCADE
COPRODUCTION DSN

Lucia, la singulière fille de James Joyce…

Cette pièce tourne librement autour de l'étrange relation entre l'écrivain James Joyce et sa fille Lucia. Celle-ci apprend la danse auprès d'Isadora Duncan puis abandonne cette pratique, tombe amoureuse du jeune Beckett, assistant de son père, qui la rejette. Elle se perd, est soignée par Jung, qui la déclare schizophrène, avant d'être internée. Joyce, écrivant Finnegans Wake, est persuadé qu'au terme de cette œuvre, Lucia retrouvera pleinement la raison. Dans l'esprit de son père, elle se confond avec son héroïne Anna Livia Plurabella. Son rêve : « elle deviendrait le livre fait de toutes les langues, de toutes les paroles mêlées, une danse du dedans ».
À l'origine de cette aventure singulière, une rencontre entre trois artistes : l'auteur Eugène Durif, le metteur en scène Éric Lacascade et la comédienne performeuse Karelle Prugnaud. Cette dernière, seule en scène, donne vie au personnage de Lucia. Elle incarne et désincarne avec force la densité poétique du texte, explorant des chemins artistiques aventureux, sous la direction audacieuse de son metteur en scène. Une expérience scénique bouleversante.

« Ce n'est pas tous les jours qu'on peut affirmer autant de respect et d'admiration devant un objet théâtral aussi brutal et raffiné que celui-là. » L'Humanité

Avec Karelle Prugnaud et Eugène Durif. Scénographie Magali Murbach. Lumières Mathieu Smagghe, Éric Lacascade. Son Sébastien Orlans.

Production déléguée : Compagnie Lacascade. Coproductions : Compagnie l'envers du décor, La Rose des vents – Scène nationale Lille Métropole – Villeneuve d'Ascq, DSN – Dieppe Scène Nationale. Avec le soutien du Théâtre de la Reine Blanche (Paris), du Théâtre Expression 7 (Limoges), du Liberté, Scène nationale de Toulon.

© photo : Simon Gosselin

Site de la compagnie

« Par-delà les travaux que je peux mener sur les scènes françaises et étrangères autour des grands textes du répertoire, la recherche a toujours été pour moi un vecteur de réflexion et de création.
En poésie, comme en théâtre, elle ne connaît ni finalité ni limites. Elle est un temps où l'on prend le temps de l'errance et de la dérive, elle surgit de manière nécessaire ou contingente, elle est cet entre-deux qui ne se nomme pas et qui relie. C'est ainsi que j'aborde ce Work in Progress sur Lucia Joyce.
La figure de Lucia est absolument passionnante, tout autant que l'est l'écriture d'Eugène Durif et le corps performatif de Karelle Prugnaud.
Une vie terrible, un auteur en écriture sur cette vie terrible, une comédienne pour l'incarner et la désincarner et une forme pour faire voir, entendre et ressentir.
Cette aventure singulière, je la souhaite en partage avec l'auteur et la comédienne, je la veux en mouvement.
Nous irons d'étape en étape à chaque fois au plus près de la figure de Lucia, au plus près de nos inspirations créatrices, instinctives sans lois préétablies.
Le premier rendez-vous qui nous permet de nous rencontrer et de nous mettre au travail sur le plateau sera à la Reine blanche au cours du mois d'avril. Au cours de quelques soirées nous aurons le plaisir de partager avec le public l'avancée de nos recherches. C'est une rencontre importante car le spectateur est bien évidemment l'un des partenaires créatifs de notre recherche. »

Eric Lacascade - metteur en scène

« Ma première rencontre avec Joyce correspond à ma première tentative d'écriture théâtrale. J'avais une vingtaine d'années, j'écrivais principalement de la poésie, et un metteur en scène lyonnais, Bruno Carlucci, me proposa d'écrire une adaptation de « Ulysse » de Joyce. Avec une belle inconscience je me lançais dans cette aventure assez déraisonnable à posteriori...
Après un an de travail, et avec l'aide de Jacques Aubert, immense autant que modeste spécialiste de Joyce, je réussis à terminer cette pièce « Parcours Ulysse » qui ne fut finalement jamais montée, mais constitua pour moi une entrée en matière théâtrale assez déterminante.
Parallèlement à cette tentative, il y eut la découverte d'un petit texte de James Joyce, Giacomo Joyce, édité longtemps après la mort de l'écrivain, et traduit en français chez Gallimard par André du Bouchet dans une édition aujourd'hui disparue.
Pour boucler la boucle, l'écriture d'un texte autour de la relation de Joyce et de sa fille Lucia, qui fut danseuse, qui sombra dans la schizophrénie dans une relation étrange, en lien et résonance avec son père en train d'écrire « Finnegans Wake », cette histoire du monde qui s'origine dans l'infiniment particulier pour retrouver l'universel dans un immense brassage des langues, des mythes, des figures historiques, comme une langue énigmatique, jamais donnée, tressée de toutes les langues et de toutes les variations possibles. Un « work in progress » (ainsi nommé par Joyce), avec en fond, une ballade populaire bien connue en Irlande « Finnegan's Wake » (orthographe différente), veillée (Wake) funèbre du maçon Tim Finnegan, si joyeuse et arrosée que le défunt en sort de son sommeil éternel.
Dans cette fiction, je voudrais pénétrer dans le lien établi entre le père qui se refuse à envisager la maladie de sa fille et la jeune femme . « Elle n'est pas une délirante, explique-t-il, ce n'est qu'une pauvre enfant qui a voulu trop faire, trop comprendre »
Tout cela se passe dans une distance juste, impossible à trouver. Sur un sol foireux et fissuré, dans une polyphonie d'éclaboussures blessées de son et de sens, d'allitérations joueuses, de babillages d'avant Babel, de cheminement zigzagant de mots valises, de calembours boiteux et fondateurs, de pépiements d'oiseaux à défaut de leurs chants, de fragments à vif du monde déposés dans le limon de la langue, de lamentations d'animaux, de mots pris arbitrairement pour d'autres, de souffle et de cris rauques du vent, de bercements de nuit et de lumières incompréhensibles ( et Ana Livia Plurabella a le sentiment de n'être qu'un « feuillage qui parle »)
(Et dit quelque part Artaud, « tout vrai langage est incompréhensible » …)
J'imagine Lucia Joyce ne faisant qu'une avec Anna Livia Plurabella, télépathe forcenée traversée par la confusion des langues. Et Joyce, presque aveugle se confond avec la figure de Lear, se confond avec la figure d'OEdipe (dans ce rapport aussi père/fille)
Parfois elle ne sait plus si elle est Lucia, danseuse dont les gestes se sont arrêtés ou Anna Livia Plurabella , la figure de « Finnegans Wake »
Acharnée à l'écoute de ce matériau monstrueux entrepris par son père, y prenant part aussi, plus ou moins malgré elle.
Fille télépathe à l'écoute des langues mêlées. Dans une pentecôte impossible ou serait mise à mal la profusion des langues. Fille prophétesse, les langues la traversent et sous l'écrit il y a la multiplicité des cris, et elle pourrait commencer à parler le langage des oiseaux, cher aux alchimistes. Et les mots lui viendraient aux lèvres comme par miracle, elle aurait traversé la nuit, une parole parlerait à travers elle qui n'est pas la sienne, une parole de syncopes étouffées, et elle serait parfois l'accès au livre, elle deviendrait le livre fait de toutes les langues, de toutes les paroles mêlées, un chantonnement inouï, une danse du dedans.
Tandis que Joyce termine « Finnegans Wake », la danse de Lucia se fige à jamais dans ces chambres d'hôpitaux ou elle demeurera jusqu'à sa mort. Il était pourtant persuadé qu'à la fin de l'écriture de ce monstrueux « work in progress », Lucia partie prenante de l'oeuvre, unie à elle comme, disait-il, une télépathe de son écriture, retrouverait pleinement ses esprits….
Terminant cette présentation, je viens de lire que Wake, c'est aussi le trait, la trace, le chemin, donc aussi de façon lointaine l'écriture et la nôtre à trouver dans cette parole à deux, qui parfois ne fait qu'un ou qu'une… »

Eugène Durif - Auteur

« Lucia Joyce, fille unique de James Joyce amoureuse de Samuel Beckett… Un destin tragique !
L'histoire de Lucia aurait, en effet, toujours été mystifiée.. talentueuse et créative jeune femme abandonnée ou fille charismatique témoin des relations de travail entre Beckett et Joyce ? La réalité est que cette danseuse de grand talent aura passé une grande partie de sa vie en institutions psychiatriques, était-elle pour autant réellement folle ? L'a-t-on faite passer pour folle ? L'a-t-on rendue folle ?
Eugène Durif a enquêté, étudié, recherché pendant plus d'un an afin de tenter de savoir "Qui est Lucia ?" A travers son écriture nous faisons un grand plongeon dans l'esprit de cette femme en lui redonnant la parole.
Je désirais depuis 15 ans travailler avec Eric Lacascade, après un coup de foudre artistique sur sa trilogie autour de Tchekhov, j'étais encore apprentie comédienne au compagnonnage Geiq Théâtre à Lyon, et j'ai été époustouflée par le corps à corps violent et brûlant entre le texte et les acteurs, cassant les codes, les unités de lieu, de temps, d'espace théâtral ... Pour aborder la figure de Lucia Joyce, seule sur scène, il m'est apparu essentiel de travailler avec un metteur en scène puissant, capable de dérouter l'acteur, d'ancrer la densité poétique des textes d' Eugène Durif dans le corps , dans le réel du plateau, dans le coeur de l'acteur. Je voulais un directeur d'acteur capable d'être au-delà de mon propre travail artistique, de l'emmener ailleurs, d'explorer des sentiers dans lesquels la peur, la pudeur m'ont toujours empêché de franchir la porte, de casser les zones de confort de l'artistique, de continuer à cheminer, à évoluer . J'en fait le mot d'ordre de mon parcours artistique. J'ai pour cela demandé à Eric Lacascade, qui, à ma grande joie, a accepté. Il mettra donc en en scène ce texte que j'interpréterai.
Il s'agit ainsi d'une rencontre entre trois artistes : un auteur, un metteur en scène et une interprète.
Nous avons commencé une première étape de travail au théâtre de la Reine blanche (Paris), un "work in progress", un entrainement ouvert aux spectateurs afin d'éprouver la parole de cette femme au plus près du public. »

Karelle Prugnaud - Comédienne et performeuse

d'une lettre de Jung qui a tenté de soigner la jeune schizophrène dans sa clinique suisse (lettre citée par Richard Ellmann)
«(…) si vous connaissez ma théorie sur « l'Anima », Joyce et sa fille en sont un exemple classique. Elle est nettement sa « femme inspiratrice », ce qui explique son refus obstiné de la voir déclarée atteinte d'aliénation. Sa propre anima, c'est à dire sa psyché inconsciente, s'est si solidement identifiée à sa fille qu'admettre sa folie eut été admettre pour lui-même une psychose latente. On comprend qu'il n'ait pu s'y résoudre. Son style « psychologique » est nettement schizophrène, avec cette différence cependant que le malade ordinaire ne peut s'empêcher de parler et de penser sous ce mode, tandis que Joyce l'a voulu même l'a développé de toutes ses forces créatrices, ce qui soit dit en passant explique pourquoi il n'a pas franchi la limite. Mais sa fille l'a franchie, parce qu'elle n'était pas un génie comme son père, mais une simple victime de son mal (…) »
Plus tard Jacques Lacan reviendra, de façon différente, sur la relation de Lucia et de James Joyce et l'imbrication des symptômes du père et de la fille…(notamment dans une leçon du séminaire « Le sinthome »..)
« Et Lucia, elle, ne peut se retenir de se lever, de commencer à se jeter contre les murs,
à se précipiter contre l'espace pour une danse folle.
Danse de folle le corps écartelé
Danse sans musique qui ferait penser à celle de Nijinski
Les bruits du souffle et des pas
Une élancée vers le ciel, dans le mouvement ou le rêve du mouvement, cette fois on ne peut plus juste et retombe, retombe plus bas que terre, et retombe et s'arrête et se fige. »

Karelle Prugnaud, à la vénusté électrique et à l'audace sans frein, incarne avec éclat la figure de Lucia, éprise de Samuel Beckett, lequel la rejeta. En sublime gibier d'asile, bouleversante, bouleversée, elle parcourt dans son jeu les étapes convulsives des hystériques de la Salpêtrière que Freud découvrit médusé. Durif ayant imaginé une lettre sacrément érotique de Nora à Joyce, son mari, Karelle Prugnaud la mime et la profère dans ses conséquences obscènes avec une souveraineté accomplie. Lacascade, en retrait, la somme de se remettre en jeu autrement. Elle s'exécute, prouvant ainsi sa parfaite maîtrise dans l'art du simulacre porté à son comble ; tantôt diablesse possédée, tantôt petite fille désastrée. À la fin, Durif, d'une voix douce, donne quelques clés sur son texte tempétueux, fruit d'une poétique savante. On aimerait que cet acte artistique valeureux, né de la conjonction de talents si flagrants, ait la longue vie qu'il mérite. Ce n'est pas assuré, car l'époque est chiche en imagination. Le secteur public du théâtre n'obéit-il pas désormais à la règle mesquine du charbonnier qui est maître chez soi et ne se montre pas trop curieux de ce qui a lieu ailleurs? On se retranche, on veille au grain. On s'abrite. Tous contre tous et Dieu reconnaîtra les siens. » L'Humanité

(...) l'écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade en perpétuelle mouvance et agitation de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l'intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l'état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu'elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu'il lui demande. Lui tout comme Durif rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Il serait aberrant qu'une telle proposition ne trouve pas refuge dans d'autres théâtres (alors que sa production est tellement éloignée – aux antipodes – de celles au coût de centaines de milliers, voire de plus d'un million, d'euros des petits maîtres starifiés qui hantent nos scènes), mais il est vrai que c'est à cette aune que l'on peut mesurer l'état de notre société, et que les troubles de l'esprit font toujours peur. » Frictions

La pièce est inattendue, physique, charnelle et érotique. Karelle Prugnaud incarne tout du long le bouleversement et l'instabilité tandis que, car boiter n'est pas pécher, le texte soutient tout. C'est remarquable. TouteLaCulture.com