DIMANCHE 15 DÉCEMBRE

CAFÉ CINÉ CURIEUX

À partir de 10h, l'équipe de DSN vous accueille pour partager un café-viennoiseries avant la séance.

Ne croyez surtout pas que je hurle

FILM DOCUMENTAIRE FRANÇAIS DE FRANK BEAUVAIS | 2019 | 1H15

Janvier 2016. L'histoire amoureuse qui m'avait amené dans le village d'Alsace où je vis est terminée depuis six mois. À 45 ans, je me retrouve désormais seul, sans voiture, sans emploi ni réelle perspective d'avenir. Perdu, je visionne quatre à cinq films par jour. Je décide de restituer ce marasme, non pas en prenant la caméra mais en utilisant des plans issus du flot de films que je regarde...
« Frank Beauvais parle de lui, mais grâce au prisme du septième art, ce sont nos émotions les plus intimes qu'il projette sur l'écran. » Le nouvel Observateur


HORAIRES
DIMANCHE 15 DÉCEMBRE, 10H30

Dossier de presse

A propos de Ne croyez surtout pas que je hurle

D'un vers de Will Oldham, « To live I won't let go » (vivre je ne lâcherai pas) je tire inspiration pour évoquer un film qui en reprend le titre fameux I see a darkness dans son générique de fin. Ce journal cathartique d'un cinéaste cinéphile est un tour de force. Il y a la voix du narrateur, hypnotique et puissante à laquelle répond une infinie suite d'extraits brefs de films aux images captivantes frisant avec la catatonie. Le montage enfreint un interdit suprême – de l'image retenir la qualité illustrative – et invente dans ce gouffre une issue. Le film crée un troisième monde non pas entre le texte et l'image, mais dans l'asphyxie produite par la collure du texte à l'image.

J'ai cru voir le salon, l'écran, la lumière particulière de la retraite du cinéaste en Alsace ; j'ai cru voir le Paris des interstices où l'anonyme et l'amitié irisent le regard; mais je les ai vus comme diffractés par les variations d'un extrait de film à l'autre formant séquences. La voix dit « couleur », éteinte par le noir et blanc d'une forêt, qui s'éclaire de vert dans un autre plan comme la sensation réveille l'angoissé. J'ai vu le corps trop lourd du père mourant chez un fils délaissé, et celui de celluloïd de l'ex-amant en visite. J'ai vu la rage blanche, noire et rouge, l'ironie et la sublimation dans le rythme convulsé de la violence et de la poésie. Et dans chaque plan rapporté au suivant, annulé et singulier, j'ai vu la puissance d'un cadre, d'un éclairage, d'un mouvement, d'un style, caractéristiques d'une époque ou d'un genre ou d'un cinéaste. Mais je n'en ai vu que les armatures, les scories, le plus simple appareil, car je n'ai pu identifier qui ou pourquoi, dans ces images détachées du film d'origine, sans acteur identifiable, avant la liste au générique de films en tous genres, connus et inconnus, de cinéma ou pas.

L'image fragile peut-elle encore quelque chose pour son spectateur subjugué ? Le cinéphile compulsif devenu cinéaste révèle une possibilité imaginante là où nous nous étions habitués à déplorer la passivité du spectateur. Le film va jusqu'au bout de sa rage contre le monde, de son dégoût de soi et de la capacité aspirante des images miroirs à nos narcissismes les plus ravageurs. Il affirme ainsi à raison qu'à notre époque, le dépressif dit, comme évidemment, le vrai. Le film traverse les ténèbres et nous avec, dans une expérience poétique, nécessaire, pour aimer, goûter le plaisir et pouvoir agir encore.

Laure Vermeersch, Cinéaste

https://www.lacid.org

VOIX OFF, VOIX NUE

On a coutume d'associer la voix-off à son utilisation la plus conventionnelle, en tant que procédé narratif intervenant pour nous informer sur l'action en cours, la contextualiser ou la commenter a posteriori. Si certains cinéastes s'en sont emparés pour enrichir leurs films d'une dimension supplémentaire, en jouant du décalage tantôt comique tantôt tragique entre l'image et le son (Guitry, Visconti...), d'autres en ont fait une véritable force constitutive de leurs œuvres, allant jusqu'à la disjonction image/son, troublant le rapport entre ce que l'on voit et ce que l'on entend (Duras, Straub et Huillet....). Ici, la voix-off, celle du réalisateur Frank Beauvais, est la seule voix du film, une voix nue, sans accompagnement sonore ou musical, nous relatant cette expérience hors du commun qui fut la sienne pendant cette période. Le titre même résonne comme un indice, un titre pied de nez aux accents doucement surréalistes ; Ne croyez surtout pas que je hurle* : certes, le cinéaste-narrateur ne hausse jamais la voix, mais son film n'en demeure-t-il pas moins un cri intérieur ? En concevant ce long-métrage sur le principe du found footage (le détournement ou le réemploi d'images cinématographiques préexistantes dans le but de créer une nouvelle œuvre) et en posant sa voix sur ces images, Frank Beauvais confère à la voix-off une puissance d'évocation prodigieuse. Soustraits à leur destination première, les plans se parent d'une multitude de significations possibles, et le cinéaste en joue, les mettant en miroir avec ses mots, privilégiant un montage qui fait la part belle aux jeux métaphoriques, à l'association d'idées, au jeu de contraires, à l'ironie. Quant à l'absence de musique, celle-ci n'ôte en rien à la musicalité du film, qui procède du dialogue fécond entre rythme de montage, syntaxe du texte et diction du narrateur. Cette voix nue, intime, entre pourtant en écho avec la rumeur du monde, et produit chez le spectateur un étrange sentiment de familiarité. C'est ainsi que la magie opère et que nous nous faisons à notre tour explorateurs de cet imagier, dessinant petit à petit une géographie mentale, éprouvant la sensation troublante d'avoir connu ces lieux que l'on n'a pourtant jamais vus.

* Le titre pastiche celui d'un film est-allemand de Frank Vogel intitulé Denk bloß nicht, ich heule (1965)


ETATS D'URGENCE

Si l'on devait apparenter Ne croyez surtout pas que je hurle à un genre, on serait bien sûr tentés de le rapprocher de celui du journal intime. Le film n'est pourtant pas l'œuvre d'un diariste, Frank Beauvais n'ayant pas tenu son journal jour après jour. Il s'agit plutôt d'une chronique rétrospective, d'un déroulement chronologique relaté a posteriori. Le cinéaste a tenté de se remémorer les événements personnels qui avaient jalonné ce semestre (visites d'amis, voyages) et parallèlement, de remonter le fil de l'actualité politique de cette période, tout en s'interrogeant sur la résonance qu'elle avait eue sur lui. Il semble ainsi explorer deux états d'urgence, celui d'une détresse intime, et celui dans lequel la France était plongée. De là naît ce paradoxe fertile, celui d'un homme en retrait du monde mais qui ne cesse de l'interroger, mettant son ressenti en partage avec les spectateurs. On glisse de l'intime vers l'extime, cette intimité tournée vers l'extérieur, entraînée par une force centrifuge qui donne au film un caractère si personnel et pourtant si universel.

https://www.lacid.org

« Je ne vois plus de monde. Je ne vois plus le monde. J'essaie de le penser à travers les films, les films seuls, que je vois jour et nuit »

Une voix s'élève et vient crever le lourd silence de l'écran noir. Un timbre monocorde énumère des informations factuelles tandis que des images, toutes plus intrigantes les unes que les autres, défilent devant nos yeux, venant stimuler la rétine. Frank Beauvais est cinéaste. Il a 40 ans et vit depuis six ans dans un petit appartement d'un non moins petit village d'Alsace, avec pour principale compagnie une monstrueuse collection de films qui croit chaque jour un peu plus.

Si les films ont toujours eu une place prépondérante dans la vie de Frank Beauvais, leur statut s'est considérablement modifié après une récente rupture amoureuse. Ainsi, le cinéaste nous explique qu'entre avril et octobre 2016, il a vu plus de 400 films, écumé un nombre incalculable de sites de téléchargements, collecté, trié, archivé les oeuvres les plus improbables; des films érotiques scandinaves en passant par les thrillers européens des seventies.

Parce qu'il ne supportait plus le monde extérieur et son lot d'horreurs quotidiennes, Frank Beauvais a fait le choix du poète. Il a trouvé son salut dans les films qui, le temps du visionnage, transforment la réalité insipide en une bulle hors du temps, propice à la rêverie et à l'utopie. Seulement, l'amour du cinéma est devenu maladif, la cinéphilie s'est progressivement transformée en cinéphagie, avant de devenir « cinéfolie ».

« Le repli et l'autarcie s'imposent aux sages » et l'existence semble désormais vécue sous le mode de l'aquabonisme. Les films engloutis à la chaine maintiennent en vie Frank Beauvais, l'aident à s'évader de l'âpre réalité à laquelle il nous ramène paradoxalement dans une longue voix off qui vient dévoiler la morosité du quotidien et l'actualité morbide des derniers jours.

Seulement, Beauvais ne se contente pas de réaliser un journal filmé ou un film autobiographique. Plus qu'un simple exercice de style, le film met en lumière, à travers les images et les mots offerts, la vacuité de nos propres existences contemporaines et nous renvoie à la culpabilité d'être spectateurs impuissants d'un monde en proie à la déliquescence. Radiographie d'un réel agonisant, Ne croyez surtout pas que je hurle nous invite à ouvrir les yeux sur le lot d'horreurs quotidiennes. À défaut de les hurler, Frank Beauvais les commente et les met en images.

Pendant plus d'une heure, le cinéaste se raconte tandis que le found footage, les images éparses collectées au gré de ses 400 visionnages, trouvent écho dans le flux médiatique auquel nous nous abreuvons chaque jour pour obtenir la dose voulue de désinformation. Ce flot d'images confuses, au lieu de nous relier au monde nous maintient à une singulière distance et nous en éloigne chaque jour davantage.

Mais si les images appuient la parole de Frank Beauvais, elles la complètent aussi, la mettent en relief, comme pour mieux faire ressortir la puissance d'un discours désespéré et révolté qui nous renvoie à nos propres doutes, nos propres angoisses intimes.

Frank Beauvais joue ainsi avec brio de la matière de son film en entretenant un rapport de tension mais aussi de distance entre texte et images. Celles-ci entrent parfois en décalage avec sa voix, invitant le spectateur à repenser le sens de ce qui vient de lui être énoncé, à regarder ces images anonymes d'un œil nouveau.

Le travail sur la voix, blanche et hypnotique, universalise le propos, dans un mélange subtil d'émotion et d'objectivité. Cette voix, hypnotique, nous maintient en éveil. Enveloppante et musicale à la fois, elle nous invite à l'écoute, déverse dans notre esprit un flux de conscience nécessaire.

Si la construction du récit s'avère aussi magistrale, cela tient entre autres au génie du monteur Thomas Marchand, qui a réussi à faire figurer le temps qui s'écoule à travers les quelques noirs qui forment un chapitrage discret et s'imposent comme des moments de respiration à l'écran.

En somme, Ne croyez surtout pas que je hurle est un film qui interpelle. Il regarde le monde en face en même temps qu'il tente de s'en évader. À travers les films des autres, Frank Beauvais questionne le caractère polymorphe du cinéma et le rapport étroit et unique que chaque spectateur entretien avec lui. À ce titre, quel cinéphile ne se reconnaitrait pas dans l'œuvre de Beauvais ? Les films sont des exutoires, des remèdes à la mélancolie et à la morbidité du quotidien. On les regarde pour vivre des vies par procuration, pour s'échapper, pour être libre.

Ne croyez surtout pas que je hurle est un objet rare, précieux et indispensable. Ode au souvenir, à la mélancolie, le film met en relief la puissance cathartique du cinéma.

Elise Lamarche, Jeune Ambassadrice ACID

https://www.lacid.org

Ne croyez surtout pas que je hurle est un journal intime non pas filmé mais monté. Bienvenue dans ce poème introspectif aussi inventif qu'hypnotique. Une thérapie rondement menée sous forme de premier long-métrage (ou l'inverse). Par la grâce du cinéma, de cette misanthropie dépressive va émerger une certaine forme d'extralucidité. Assisté au montage par Thomas Marchand, le rendu est fascinant tant il embrasse les moindres recoins d'un texte en voix-off tout bonnement à couper le souffle. Si l'usage le plus traditionnel de la voix-off au cinéma présente un style de narration hérité de la littérature, à savoir neutre, impartial et distant, ici c'est tout l'inverse. D'une voix claire, posée et précise, Frank Beauvais distille sa propre mélancolie et porte ainsi constamment un regard poétique, souvent réflexif, parfois même philosophique sur lui-même. La justesse de ses mots jette une lumière crue, et parfois aveuglante, sur la sincérité des sentiments et questionnements abordés. Frank Beauvais se/nous bouscule, il se/nous tend un miroir, ou un radar, qui berce et perce sa/nos solitudes. À la fois journal intime, essai sur le cinéma et pamphlet aussi politique que prophétique, Ne croyez surtout pas que je hurle nous invite à regarder la vie de biais par le prisme du cinéma lorsque nous n'avons plus la force de l'affronter de face. Bref c'est un film immense qui traduit les impressions de l'âme et non uniquement celle des yeux.

Sylvain Pichon, Programmateur

https://www.lacid.org

Parfois le ronronnement cesse. La machine à enquiller les films, de mercredi en mercredi, s'enraye et un film est là qui s'impose, impose silence au bavardage distrayant du cinéma comme il va. Ne croyez surtout pas que je hurle est de cette teneur-là. Et quand se bousculent chaque semaine sur les colonnes Morris, les « films-événements » autoproclamés, il convient de regarder en arrière : combien de films cette année auront constitué un véritable événement ? Auront véritablement provoqué le séisme (si fugace et infime soit-il) qu'on est en droit d'attendre d'une œuvre d'art ? On les compterait sur les doigts de la main. Le film de Frank Beauvais en fait partie, indubitablement.

Une bonne histoire ? Non, si ce n'est le relevé méticuleux d'une sourde dépression alsacienne. De bons acteurs qui jouent juste ? Non, si ce n'est la voix lucide et implacable du narrateur-auteur qui nous guide. De beaux plans virtuoses ? Non, seulement les bribes d'un capital d'images que Frank Beauvais dilapide, arrachées à sa cinéphilie obsessionnelle, pointilleuse. De la musique trop belle ? Non, même pas. Rien de tout ça. Qu'est-ce donc qui alors, fait film, événement, ou film-événement ? Et bien c'est tout simple : l'invention partagée d'une forme, l'irruption sur l'écran d'une beauté non encore éprouvée, in-vue, in-ouïe ; et qui n'est pas, par les temps qui courent, sans demander un certain courage quand tout porte les cinéastes à la redite, à la confirmation, aux lois du genre.

Nous sommes en Alsace et Frank, le narrateur-auteur, ne va pas bien. Ce qui était parti pour être un retrait idyllique vers les terres de l'enfance, une lune de miel à durée indéterminée pleine d'écriture, de création et d'air pur, a tourné en catastrophe mineure. Et au départ de l'amant, ne reste plus qu'une maison désertée, sans tendresse, assiégée par la médiocrité nationale-rassembleuse du dehors, par les fantômes diaphanes de l'échec. Et tout ce qui reste à Frank, c'est cet ordinateur obsolète où viennent échouer jour et nuit tous les films du monde. De cette plongée à corps perdu dans les images, de ce geste d'appropriation boulimique, naîtront un bouleversant récit de soi au miroir du cinéma et l'hypothèse téléchargée d'une fragile rédemption. Ne croyez surtout pas que je spoile !

On pourrait parler de film d'écrivain, de dispositif voix off/found footage et s'en tenir là mais… Non. Paradoxalement, ce que célèbre le film de Frank Beauvais, c'est la puissance du cinéma, la possibilité d'un salut mécréant par l'émerveillement de la fiction, par le grain blessé des images et de la voix, par l'enivrant Vertige des possibles* qu'ouvre l'écriture d'un film. Car, au-delà de son élégante radicalité, de son minimalisme exigent, Ne croyez surtout pas que je hurle reste un hymne à la vie, à l'intensité, à la joie d'être au monde. Au bout de sa descente aux enfers, de sa solitude suffocante, de sa contemplation passive et dévorante de tous les films du monde, notre M. Bovary d'Alsace ne s'évanouit pas dans le réseau. Non. Il s'en empare, recompose, monte, fomente, épelle son mal, stream sa douleur, résiste à voix haute… En résulte un feel-good movie sec et tranchant, enfin à la hauteur du mal qui nous ronge, en guerre ouverte contre cette terrible insignifiance qui émousse l'événement-film, de mercredi en mercredi, la plupart du temps. Ne croyez surtout pas qu'il se plaint, Frank Beauvais porte plainte*, en cinéma.

*film de Viviane Perelmuter

*Peter Handke

Vincent Dieutre, Cinéaste

https://www.lacid.org


EXTRAITS DE PRESSE

Ne croyez pas que je hurle réussit ainsi l'impensable : un autoportrait de cette drôle d'espèce qu'est le spectateur, qui n'existe et ne pense qu'à travers les oeuvres des autres, que les images en circulation consolent de la bêtise et de l'hostilité du monde environnant. Le Monde
Beauvais récolte tout ce qui chute de la narration, il cherche dans les coins, là où le réel vibre sans embêter les acteurs. Pas de plans iconiques, pas de vedettes : plutôt une encyclopédie de gestes et d'objets qui révèle l'intuition que tout a déjà été filmé, et qu'on peut donc aisément aller habiter les images. Les Inrockuptibles
Ne croyez surtout pas que je hurle, de Frank Beauvais, n'est pas un film mais du cinéma, dans le sens poétique et tragique du terme. L'Humanité
On n'avait sans doute pas vu, depuis les sublimes traités d'Abel Ferrara de la connaissance par la perte de soi ("The Addiction", "The Blackout"…) plus foudroyante vision des gouffres personnels où les choses n'ont plus vraiment de nom, le monde plus de contours. Libération
Uniquement composé d'extraits de films les plus hétéroclites qui soient, un journal intime, douloureux, enragé : le pari fou est réussi. Télérama
Plans de transition, gros plans explicatifs, raccords fugaces : Beauvais, en un vertigineux montage de 75 minutes, donne à chaque extrait (parfois un simple flash quasi imperceptible) une seconde vie, un second sens. Il exprime ainsi le vortex intérieur du chagrin, le flux mental d'une irrépressible véhémence. Positif
Un film, et plus particulièrement ce qu'on appelle communément un «film d'auteur», est sans doute toujours un soliloque qui rêve de s'adresser à une foule immense. Voilà peut-être, en dernière instance, la vérité nue de ce beau film torturé. Cahiers du Cinéma