L'IMMANQUABLE DU MOIS

15 > 21 NOVEMBRE

Téhéran Tabou

FILM D’ANIMATION IRANIEN DE ALI SOOZANDEH (2017-1H36)
SEMAINE INTERNATIONALE DE LA CRITIQUE, CANNES 2017

Pour parler du rapport des Iraniens à la sexualité, il est préférable de se tenir à bonne distance du pouvoir des mollahs. C'est le cas d'Ali Soozandeh, né en Iran il y a 47 ans et exilé en Allemagne depuis 1995. Ce spécialiste du cinéma d’animation a pu librement, depuis l’Europe, mettre en scène la réalité de son pays d'origine en dévoilant une société schizophrène dans laquelle le sexe, la corruption et la prostitution coexistent avec les interdits religieux. Dans la métropole grouillante qu’est la capitale iranienne, le cinéaste, dont c'est le premier long métrage, imagine trois femmes et un jeune musicien qui, pour vivre ou survivre, doivent braver de multiples tabous. Ali Soozandeh explique : « Briser les tabous, c’est protester. En Iran, les prohibitions juridiques et les restrictions morales façonnent le quotidien. Mais dès que la sexualité est réglementée, les gens trouvent toujours comment contourner les interdits. À ce jeu-là, les iraniens se montrent très créatifs. » On découvre en effet une classe moyenne iranienne passée maître dans l’art du « système D » pour vivre sa sexualité aussi bien que pour obtenir une place dans une école, un passeport, un certificat médical… Et si l’hypocrisie généralisée peut révolter le spectateur occidental, les destins individuels se révèlent finalement universels : « Je crois que n’importe quel public peut s’identifier aux personnages. (...) Personne dans le film n’est absolument bon ou mauvais. » Ali Soozandeh oublie certainement l’abominable juge au tribunal islamique qu’il dépeint et qui transforme à lui seul la formulation « république islamique » en véritable oxymore. Pour se permettre d’aller aussi loin, il est encore question de trouver la bonne distance et l’utilisation de la rotoscopie est, disons-le, une idée géniale. Loin d’être un simple habillage, le procédé participe pleinement au propos du film. Cette technique consiste en effet à filmer des acteurs sur fonds verts puis à les « repeindre » pour les changer en personnages de dessin animé. Le résultat est d’une beauté à couper le souffle mais la rotoscopie permet surtout au cinéaste d’enraciner son film dans les « vrais » décors de Téhéran (ce qui aurait bien entendu été impossible en prises de vue réelles) et apporte la pudeur nécessaire au traitement des sujets les plus intimes. Il n'y a pas que la musique qui adoucit les moeurs, le dessin aussi.